Les risques d’un débat piégé

La lettre d'Emmanuel Macron n'est pas de nature à rassurer tant elle respire la manipulation.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


On aimerait faire semblant d’y croire à ce « grand débat ». Mais l’incrédulité est totale. Et ce n’est pas la lecture de la fameuse « lettre aux Français » qui rassurera les sceptiques. Tout y respire la manipulation. Même les commentateurs les mieux intentionnés à l’égard du président de la République ont pointé la contradiction. La missive commence par une magnifique profession de foi quasiment libertaire – « il n’y a pas de questions interdites ». C’est beau comme un graffiti de Mai-68… Mais, après cela, elle n’est plus qu’une longue liste d’interdits ou, à tout le moins, de contraintes pour un parcours balisé vers une destination trop prévisible. Pas question par exemple de rétablir l’ISF. La seule mesure pourtant qui aurait pu produire un choc psychologique salutaire. Puis, le Président fait mine de protester contre l’impôt « trop élevé », alors qu’il est simplement injuste, c’est-à-dire trop élevé pour les uns et insuffisamment pour les autres.

Une chose au moins est claire : on ne touchera pas au partage des richesses. Et il y a plus insidieux. Le Président veut bien baisser les impôts, mais à condition qu’on lui dise quel service public supprimer. Il nous dit en quelque sorte : « Mettez-vous à ma place de gestionnaire. » Il nous associe à sa logique : « Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires ? » Nous voilà recrutés dans sa start-up nation. C’est Bercy qui fait la leçon. Je passe sur des questions d’une folle abstraction, du genre : « Comment voulez-vous que l’État soit organisé ? » Le plus savant des constitutionnalistes serait pris de vertige devant cet abîme.

Mais, évidemment, ce qui frappe dans ce long pensum, c’est la sous-évaluation de la question sociale, pourtant à l’origine et au cœur du mouvement des gilets jaunes. Du coup, Emmanuel Macron n’est pas avare en propositions institutionnelles : vote blanc, proportionnelle, tirage au sort de citoyens non élus, référendums ? Et que diriez-vous d’un Sénat qui représenterait davantage les territoires et la société civile ? Cinquante ans après le référendum qui a fait tomber de Gaulle, c’est la transformation de la Haute Assemblée en chambre des collectivités territoriales qui ressurgit. Les sénateurs sont furibards, mais c’est peut-être le seul élément concret à sortir de l’ensemble. Par ailleurs – mais faut-il s’en étonner ? –, rien sur l’institution présidentielle, pourtant au centre de la crise actuelle. Et puis, pour finir, il y a cet inquiétant clin d’œil adressé au tandem Wauquiez-Le Pen avec la suggestion de quotas limitant l’immigration et l’ouverture d’un débat sur la laïcité dont il faudrait encore et encore « renforcer les principes ». Ce n’est pas solliciter ce qu’il y a de meilleur chez les gilets jaunes…

Alors, après lecture de la lettre présidentielle, que faire ? Sans trop d’illusions, et par une sorte de pari pascalien (après tout, qu’est-ce qu’on risque ?), beaucoup de Français rempliront leur cahier de doléances, sans tenir compte des interdits présidentiels. L’idée se défend. Prendre le Président à son propre piège en imposant les thèmes dont il ne veut pas entendre parler. Mais la stratégie présidentielle est surtout une affaire de calendrier. Fin mars, Emmanuel Macron voudra piocher dans une profusion de réponses souvent contradictoires pour retenir ce qui rentre dans son carcan idéologique. Nous serons alors en pleine campagne européenne. C’est la rive que le naufragé Macron espère atteindre, amoché mais sauf. Avec l’espoir que le « grand débat » aura d’ici là vidé les ronds-points. Pas sûr du tout si l’on en juge par le week-end dernier.

Le risque pris par Emmanuel Macron est donc considérable. Pas seulement pour lui, mais pour la démocratie. Si la désillusion du vrai faux débat frappe une opinion encore incandescente, c’est le régime qui risque de chavirer. Avec quelles conséquences ?

La gauche est en miettes, et seul le Rassemblement national est en position de force. Quant au mouvement des gilets jaunes, que deviendra-t-il si le piège se referme sur lui, et que la frustration est à son comble ? Certes, on peut rêver qu’il prenne la Bastille. Mais il peut aussi être dévoré par ses démons intérieurs. Les lynchages de journalistes et autres menaces de viol sont déjà des signes terriblement inquiétants. Comme quoi, entre la montée de l’extrême droite politique et les dérives de la rue alimentées par d’intolérables violences policières, une logique mortifère peut jaillir du chaos. Si l’affaire tourne mal, le stratège Macron en portera la responsabilité devant l’histoire. Il eût été tellement plus simple, sans « grand débat » et sans « lettre aux Français », de prendre les deux ou trois fortes mesures fiscales, sociales et écologiques que la situation exige. Sans tricher. Et même au risque de déplaire à Bruxelles.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents