Peur sur Davos

Si l’idée du partage des richesses se diffuse aujourd’hui (prudemment) jusqu’aux sommets du FMI, c’est que le spectacle du monde est plus que jamais explosif.

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Autrefois, le Forum économique de Davos était ce club ultra-protégé où les grands de ce monde, patrons milliardaires de multinationales, virtuoses de la spéculation, et chefs d’État dévoués à leur cause s’autocongratulaient. À l’abri des peuples et du doute, on y glorifiait sans complexes les performances d’un système miraculeux. Mais voyez comme tout a changé ! Certes, le décor de la station des Grisons est toujours aussi somptueux, et les mêmes sont toujours là, mais comme taraudés par une sourde inquiétude. On se remettait tout juste de la grande crise de 2008, qui avait déjà assombri les humeurs. L’entre-soi n’était plus tout à fait ce qu’il était. Pour donner le change, il avait même fallu inviter des syndicalistes, des ONG et quelques économistes hétérodoxes, mais, bon an mal an, on finissait par sortir de la déprime. On se réjouissait de pouvoir disposer de nouveaux mécanismes, toujours plus sophistiqués et roublards, pour contourner les réglementations, et de produits financiers assez complexes pour égarer le « gendarme ». Bref, comme le disait l’ex-patron de la Barclays, le bien nommé Bob Diamond, « la période des remords et des excuses pour les banques touchait à sa fin ». Elle avait d’ailleurs été de courte durée.

Et voilà aujourd’hui que l’impensable se produit. Les peuples s’invitent au club ! Bien sûr, les gilets jaunes n’ont pas forcé les portes du Congress Centre, où se tient le forum, mais leur fantôme hante les lieux comme le spectre du communisme hantait l’Europe de Marx en 1848. Non pas d’ailleurs seulement les gilets jaunes, mais les brexiters britanniques, les migrants à la frontière mexicaine des États-Unis, les fonctionnaires américains au chômage pour cause de shutdown, et toute cette colère erratique qui s’accumule.

Paradoxalement, cette omniprésence entraîne l’absence de trois chefs d’État parmi les plus importants de ce qu’il est convenu d’appeler le monde occidental. Macron, le Français, qui tente de sauver ce qui peut l’être de son quinquennat ; Theresa May, aux prises avec la quadrature du cercle ; et Trump, tenu en respect par une Chambre des représentants qui ne veut pas de son mur raciste. Ce n’est pas encore la panique, mais c’est déjà un fort sentiment d’urgence. La cheffe économiste du FMI, Gita Gopinath, n’a pas exactement le vocabulaire d’Éric Coquerel, mais elle dit un peu la même chose : elle ne parle pas de « moment révolutionnaire », mais de « risque politique ». Et elle invite Emmanuel Macron à « s’occuper du mécontentement ». Le président français devrait lui savoir gré de ce judicieux conseil. Dommage que Mme Gopinath ne lui dise pas exactement quoi faire…

En vérité, la responsable du FMI n’est pas prise de commisération pour les peuples, elle déplore seulement que les manifestations des gilets jaunes ralentissent la croissance en France, et qu’en Allemagne, où ils ne sont pas, le ralentissement résulte de l’introduction de nouvelles normes environnementales… Le prédécesseur de Mme Gopinath, le Français Olivier Blanchard, est nettement plus loquace. Sans doute parce qu’il n’est plus en fonction. Dans un entretien à L’Obs, il suggère de « redistribuer des plus riches vers les plus pauvres » par « une taxation minimale des profits des multinationales ».

Si l’idée du partage des richesses se diffuse aujourd’hui (prudemment) jusqu’aux sommets du FMI, c’est que le spectacle du monde est plus que jamais explosif. En plein mouvement des gilets jaunes, la publication de deux études, l’une de l’ONG Oxfam, l’autre d’Attac, souligne la monstrueuse absurdité de ce capitalisme financiarisé, et son inhumanité. Oxfam révèle que les vingt-six personnages les plus riches détiennent autant d’argent que la moitié de l’humanité. Et selon les économistes d’Attac, un PDG du CAC40 gagne « 257 fois le Smic et 119 fois plus que la moyenne de rémunération de ses salariés », tandis que son salaire a augmenté de 32% en sept ans.

Quant à l’évasion fiscale, elle est toujours aussi massive grâce à un système de filiales implantées dans des paradis fiscaux. Les solutions sont connues. Attac en proposent quelques-unes : un plafonnement drastique des rémunérations des dirigeants, et une taxation des multinationales à partir du pays où elles exercent réellement leur activité. Ces mesures ne sont pas révolutionnaires, mais elles le deviennent du fait de la résistance des États. Et c’est ici que la question devient politique quand les gouvernants apparaissent pour ce qu’ils sont : les obligés des riches. Emmanuel Macron a beau inviter les grands patrons à Versailles pour les supplier de donner quelques signes de bonne volonté, il illustre jusqu’à la caricature cette connivence de classe. Son refus obstiné de revenir sur la suppression de l’ISF a pris valeur de symbole. Le « grand débat » n’est pas dépourvu d’intérêt en ce qu’il libère la parole de nos concitoyens. Mais il rappelle un peu les « Cent fleurs » de Mao Zedong. Cette fois, les plus critiques ne seront pas fusillés mais, à coup sûr, trahis et frustrés. Qu’adviendra-t-il alors ? Le « risque politique », comme dirait l’économiste du FMI, sera à son paroxysme.


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