« Les Éternels » : D’amour et d’amertume

Dans Les Éternels, le cinéaste chinois Jia Zhang-Ke suit un couple de la pègre de Datong de la jeunesse à l’âge mûr, en focalisant son récit sur le personnage féminin, Qiao, fille de mineur et compagne d’un caïd.

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Ils sont sur une colline, devant un volcan éteint. Seuls dans la nature. Un temps d’été, une légère brise, loin de l’agitation urbaine. « Si on m’attaque ici, personne ne pourra m’aider », grogne Bin (Liao Fan). Il marche avec des béquilles, le tibia démoli par un jeune homme qui l’a agressé à coups de barre en fer dans une ruelle. « Pourquoi ? » a-t-il hurlé au fuyard, incapable de comprendre qui pouvait bien lui en vouloir, alors que la ville est « à lui », que tous « ses » hommes dégainent leur briquet quand il sort une cigarette, ou leur couteau quand il attrape un cigare. « Tu as une arme, de quoi as-tu peur ? » lui jette Qiao (Zhao Tao).

Fille d’un mineur en mauvaise santé qui se désole de voir les mines fermer dans cette région du Shanxi où l’on promet aux licenciés des délocalisations par centaines, la jeune femme ne se sent pas appartenir à la pègre. Mais elle est quand même la compagne du caïd local, évoluant entre cabaret, salle de jeu, boîte de nuit et trafics divers, non sans lien avec la rénovation urbaine qui explose.

Bin montre à Qiao comment tirer. Suit un plan large sur ce couple enlacé, les bras joints sur un même pistolet qu’ils braquent sur une cible hors cadre. Quelques plans plus tard, Bin se fait éclater le crâne par dix enragés sur le capot de sa voiture, son garde du corps à demi-mort à ses pieds. Qiao finit par sortir du véhicule le fameux pistolet à la main. Mais le port d’arme est interdit dans le Datong de 2001, et la jeune femme prend cinq ans de prison.

Les Éternels est filmé du point de vue de Qiao. Les seuls autres personnages féminins du film du cinéaste chinois Jia Zhang-Ke sont les matonnes, une vague amie qui vient voir Qiao au parloir pour lui annoncer sa grossesse et le transfert des détenues dans une prison moderne et lointaine, une rivale (quand elle retrouvera Bin à sa sortie de prison), et une voleuse qui lui prendra argent et papiers d’identité, la laissant sur la paille, contrainte d’appliquer pour survivre les arnaques peut-être apprises en milieu carcéral.

Qiao est une femme forte dans un monde d’hommes pas tendres et lâches. Elle se fait respecter. Mais Jia Zhang-Ke la montre seule, sans personne à qui se confier. « Je ne veux pas t’embarrasser, je vais le dire pour toi : il n’y a plus rien entre nous », lâche-t-elle courageusement à Bin, qui regarde ses pieds, et d’ailleurs ne la regarde jamais, ou à la dérobée.

Alors que Bin ne rêve que de pouvoir et de respect, Qiao incarne une réflexion sur le destin : Jia Zhang-Ke suit ce couple de 2001 à 2018, leur histoire et leurs choix s’ancrant dans les métamorphoses de la Chine. Dans la province du Shanxi, d’où le cinéaste est originaire, avec ses airs de Chine éternelle qui sombre. Dans la région des Trois-Gorges, au bord du fleuve Yangtze, où la guide d’un ferry explique aux visiteurs que les villages alentour disparaîtront sous les eaux quand le barrage local sera construit. Dans cet univers de la pègre (ou jianghu) enfin, culture « transcendant relations familiales et clans locaux », apportant « un soutien et un mode de vie aux plus démunis » avec un symbole ­spirituel, Lord Guan, représentant loyauté et rectitude. Or c’est Qiao la véritable héritière du code moral jianghu dans Les Éternels : « Cette dette va me poursuivre toute ma vie ? » lance-t-elle à Bin, mêlant soudain ce qu’elle pense lui devoir au fait qu’elle lui a sauvé la vie et que cela l’engage éternellement…

La scène où Qiao descend d’un train en pleine nuit et regarde Bin partir avec un homme qui lui proposait une nouvelle vie est très symbolique : Qiao ne possède qu’un sac à dos. Elle veut rentrer au Shanxi, où son père, mort pendant sa détention, ne l’attend plus. On l’imagine aussi bien cheffe de gang à son tour que tout abandonner pour partir dans le Xinjiang, Nord-Ouest prometteur de la Chine. Mais elle ne choisit pas le chemin du changement absolu. Elle manifeste alors son attachement à des racines, géographiques et psychologiques, et son refus d’une rupture totale avec ce qu’elle était avant son incarcération.

Qiao est mystérieuse mais, quand elle parle, elle s’exprime avec une lucidité dont aucun de ses interlocuteurs ne fait preuve. Elle sourit quand elle danse sur la chanson « YMCA » – c’est une ancienne danseuse, apprend-on d’un vieux client de la boîte de nuit qui se passionne pour des danses de salon « trop occidentales » pour elle. Elle sourit aussi quand elle se prend à rêver de raviolis à l’arrière de la voiture qui va se faire attaquer quelques instants plus tard par des motards. Mais ses joies sont aussi rares que les étreintes dans ce film noir et plutôt diurne. Et son visage ne laisse paraître que peu d’émotions, sinon la force de l’amertume. Pas une fois elle ne parle d’amour, et c’est à la fois ce qui la libère de l’emprise de Bin et l’emprisonne. « Je savais que tu serais la seule personne qui ne rirait pas de moi », lâche pour seule déclaration le caïd, que la soif, au propre et au figuré, a rendu hémiplégique.

Autour d’eux, le clan reste au stade de figurants. Ni le garde du corps ni celui qu’ils appellent « l’étudiant » ne parviennent à gagner l’épaisseur de témoins clés. C’est le paysage qui joue ce rôle, comblant les vides de la parole et des sentiments, fluidifiant les ellipses du récit et exprimant, par ses métamorphoses, les bouleversements tectoniques des personnages. La force de Qiao vient aussi de son évolution de sa jeunesse à son âge mûr, et de sa capacité à se maintenir contre l’ordre établi, à la marge, vaille que vaille.

Les Éternels, Jia Zhang-Ke, 2 h 21.


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