Dossier : La frontière tue

« Ils n’ont pas conscience de la violence de cette frontière »

Au Pays basque, les réseaux solidaires s’organisent malgré les dangers, le racisme et la police pour accueillir les migrants venus d’Afrique noire via le Maroc et l’Espagne, nouvelle porte d’entrée principale en Europe.

J_e suis vraiment dans la dernière ville avant la France ? », demande un jeune, sa valise à roulettes à côté de lui. Sur la balustrade face à l’hôtel de ville d’Irun (Espagne), une banderole semble offrir un mot de bienvenue aux exilés, en basque. « Qu’est-ce que ça veut dire ? », s’interroge le jeune. Deuxième question légitime. « Le Pays basque, terre d’accueil. Liberté de circulation. Droits et alternatives »,_ répond avec un large sourire Mikel, l’un des bénévoles du collectif citoyen Irungo Harrera Sarea (Réseau accueil d’Irun).

Depuis cet été, le chemin migratoire a dévié de l’Italie vers l’Espagne. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 57 000 personnes sont arrivées par la mer sur les côtes ibériques en 2018. Conséquence directe du renforcement de la politique anti-immigration de l’Italie de Matteo Salvini, des discordes constantes sur l’accueil entre les pays de l’Union européenne et des tentatives d’échapper à l’enfer libyen pour les migrants essentiellement originaires de Guinée-Conakry, de Côte-d’Ivoire, du Mali, de Sierra Leone…

« Ils traversent souvent l’Espagne grâce aux bus qui passent d’un centre d’hébergement d’urgence à un autre. Les associations d’État comme la Croix-Rouge payent le billet pour aller à Bilbao, Saint-Sébastien, Irun… Tous arrivent avec des instructions pour trouver les gens qui peuvent les aider, des contacts de passeurs », explique Marga, cette bénévole énergique, avant de reprendre place face à une jeune femme arrivée le matin même avec ses deux enfants. Souriante et patiente, Marga lui écrit sur un papier comment atteindre Hendaye, première ville française, à deux kilomètres à vol d’oiseau, ou Bayonne. « Mais vous pouvez vous reposer deux ou trois jours au centre de la Croix-Rouge », conseille-t-elle. Même discours de la part de Jessis, un autre bénévole, au petit groupe d’hommes qui boivent ses paroles. En vain. Soudain, plus personne. Quasiment tout le monde s’est dispersé dans les petites rues pavées en attendant le passage du prochain bus.

« Ici, la frontière est à demi ouverte, à demi fermée. Il faut passer par la moitié ouverte, souffle avec philosophie Jessis. Les migrants n’ont pas conscience de la violence de cette frontière, même si on essaye de les prévenir qu’il y a la police, des caméras… Quand ils se font attraper, ils reviennent à nous, et sont souvent choqués. Ils se posent alors un instant pour réfléchir. » Mamadi ne dit pas son âge, mais finit par confier qu’il a quitté sa Guinée natale en 2016, pour franchir le Mali, le Niger, l’Algérie, le Maroc et enfin l’Espagne. « La foi m’a permis de faire ce voyage, glisse avec pudeur ce jeune homme, grand et mince. À Malaga, le centre était déjà plein, alors j’ai dit que je voulais aller à Madrid, avec d’autres que je connaissais depuis le passage dans la forêt au Maroc. » Il ne dira rien de plus sur cet ultime pays avant l’Europe que la plupart veulent effacer de leur mémoire. « Un matin, j’ai pris un bus pour passer la frontière française. La police m’a attrapé, je suis revenu ici. J’ai essayé encore. Maintenant, je ne veux plus, car un ami camerounais m’a raconté Paris, et m’a conseillé de rester en Espagne… » Mamadi a donc entamé des démarches pour demander l’asile à Albacete, mais a quitté cette ville car personne ne l’aidait. Pourtant, il doit y retourner car il a rendez-vous avec un avocat le 1er juillet. Neuf mois après son arrivée…

Frontière poreuse

Il reste 72% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents