« Survivre à l’inhumain »

Comment un être privé de communication parvient-il à conserver son humanité ? C’est la question au cœur de Compañeros, qui relate l’incarcération de trois opposants politiques lors de la dictature uruguayenne.

Dans les années 1960 et 1970, la guérilla des Tupamaros lutte en Uruguay contre les exactions de l’extrême droite et pour l’instauration d’une révolution socialiste. Le mouvement est mis en échec et ses principaux dirigeants sont arrêtés alors que le régime, passé sous la coupe de militaires, vire à la dictature de 1973 à 1985. Pendant ces douze années, neuf des cadres des Tupamaros sont décrétés « otages », menacés d’exécution à tout moment si la guérilla redémarre et détenus dans des conditions de privation extrême, torturés, isolés dans de petites cellules et régulièrement déplacés. Ils circulent cagoulés, ont interdiction de parler, et leurs gardiens ne doivent pas leur adresser la parole. Objectif : pousser leur corps et leur esprit à la limite du supportable et les rendre fous. Parmi eux, Mauricio Rosencof, Eleuterio Fernández Huidobro et José « pepe » Mujica, qui deviendra président en 2010.

Votre film, bien qu’intégralement situé à l’époque de la dictature, ne s’attarde pas à en développer une critique, pourtant constamment sous-jacente. Qu’avez-vous souhaité faire avec cette histoire ?

Álvaro Brechner : Ce film est l’exploration d’une question relative à notre condition que je considère comme essentielle : que reste-t-il d’un être humain quand tout ce qui constitue son humanité lui a été ôté ? Ses besoins de base ne diffèrent guère de ceux d’un animal : manger, dormir, respirer, etc. Mais quand on lui interdit le langage, la communication, tout ce qui en fait un être social, un tel degré d’isolement pousse l’individu à disparaître en tant qu’être humain. Au-delà de la torture physique et psychologique, comment fait-il dès lors pour survivre et se maintenir dans l’humanité ? Aborder cette question est une forme d’exploration de la folie. En tant que réalisateur, j’ai trouvé fascinant de pouvoir traiter d’une réalité aussi extrême.

Le traitement réservé pendant la dictature à José Mujica, qui deviendra président, a-t-il marqué l’imaginaire collectif uruguayen ?

Plus ou moins, parce que cet épisode a été noyé à l’époque dans la grande masse des histoires douloureuses vécues par des milliers de personnes, emprisonnées, assassinées, torturées, exilées, disparues. Et puis avoir échappé à ce type de sort n’a pas épargné au reste de la société, dans sa grande majorité, de vivre au jour le jour ce régime comme un écrasement.

Comme pour nombre d’opposants et opposantes de divers horizons, la détention de ces neuf Tupamaros n’était assortie d’aucune durée déterminée. La dictature allait-elle durer trente ans, quarante ans ? Alliez-vous mourir en prison ? Personne n’en avait idée. Bien sûr, il est vain d’étalonner par une sorte de « dolorimètre » les situations les plus dramatiques. Évidemment, la situation des femmes a souvent été la pire puisqu’elles ont aussi connu la dimension sexuelle de la torture. Mais les conditions réservées à ces neuf-là étaient parfaitement exceptionnelles. Pas tant du point de vue de la souffrance physique que de l’impact mental de la torture psychologique. Ils ont été extraits de la communauté incarcérée, mis à l’écart des institutions pénitentiaires et déportés dans des endroits où il n’y avait qu’eux, plongés dans des sortes de limbes détachées de toute structure institutionnelle, cachés du reste du monde.

Les circonstances de leur détention montrées dans le film sont-elles toutes inspirées de faits réels ?

Je me suis fondé sur les mémoires de Mauricio Rosencof et d’Eleuterio Fernández Huidobro, sur des conversations que j’ai eues avec les trois protagonistes, avec beaucoup d’autres anciens prisonniers, des politiques et des militaires. Mais aussi des psychologues et des neurologues, afin de tenter de comprendre comment fonctionne une tête mise à l’isolement. Car, au bout du compte, la réalité est une question de point de vue, non ?

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