Violences sexistes et sexuelles : une enquête montre l'ampleur du problème dans les médias

En réaction à la Ligue du LOL, l’enquête « Entendu à la rédac » a mesuré l’ampleur des violences sexistes et sexuelles au sein des rédactions et écoles de journalisme françaises. Presque toutes sont concernées.

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T a jupe te fait un beau cul », « Faudrait vraiment que tu arrêtes de mettre cette robe, elle m’empêche de me concentrer », « Je fais ce que je veux, je pourrais te violer là, maintenant, tout de suite, et personne ne dirait rien », « Elle n’est pas assez belle pour être violée ».

Voici un aperçu du quotidien des femmes journalistes au sein de leurs rédactions. En réaction à la révélation de l’existence de la Ligue du LOL, les collectifs Nous toutes, Prenons la une et Paye ton journal ont décidé de mener une enquête sur le quotidien des femmes journalistes dans les rédactions et des étudiant·e·s en école de journalisme. « La Ligue du LOL est-elle un cas isolé ? (spoiler : non) » annonce d’entrée de jeu l’enquête, lancée sur les réseaux sociaux le 18 février dernier et dont les résultats ont été mis en ligne le 7 mars.

Fondée en 2014, Prenons la une est une association de femmes journalistes qui milite pour l’égalité dans les rédactions, présidée par Léa Lejeune et dont la voix est portée par Aude Lorriaux. Nous toutes est un appel lancé en novembre 2018 pour une mobilisation féministe d’ampleur à l’occasion de la journée internationale contre les violences faites aux femmes. Quant à Paye ton journal, il s’agit du Paye ta shnek des médias.

Ces trois mouvements se sont mobilisés pour créer « Entendu à la rédac ». Pendant dix jours, 1 566 journalistes ou salariés d’un organe de presse et 271 étudiants en école de journalisme, dont au total 80 % de femmes, ont répondu au questionnaire en ligne. Bilan : ce sont 270 rédactions qui n’ont rien à envier à la Ligue du LOL et au sein desquelles règne le sexisme ordinaire, voire carrément des agressions sexuelles pour quelques-unes. Sachant que pour voir leur nom apparaître dans la liste des rédactions incriminées, « il fallait minimum deux témoignages dans la rédaction », précise Aude Lorriaux. Ce n’est donc pas parce que certaines rédactions ne figurent pas dans cette liste qu’elles ne sont pas concernées. En tête, la presse télé dont près de la moitié des journalistes (49,8 %) est concernée, suivie de près par la radio et la presse écrite.

Au sein de ces rédactions, 67 % des femmes journalistes ont déjà été victimes de propos sexistes, 49 % de propos à connotation sexuelle et 13 % y ont été agressées sexuellement. Certaines d’entre elles sont particulièrement concernées : sur les 49 % de femmes victimes de propos à connotation sexuelle, 64 % sont racisées – c’est-à dire non blanches et donc victimes de violences sexistes et/ou sexuelles couplées à du racisme. Les pigistes sont également touchées à une fréquence plus élevée que les journalistes en CDD ou CDI, les propos sexistes ou à connotation sexuelle et les agressions s’ajoutant à leur précarité.

© Politis

Une tendance déjà bien présente sur les bancs des écoles de journalisme avec 10 % des étudiantes victimes d’agression sexuelle à l’école ou en stage et 90 % des étudiants victimes ou témoins de propos sexistes ou à connotation sexuelle. Ce n’est pas l’école de journalisme de Grenoble qui dira le contraire, avec sa Ligue du LOL junior sur Facebook, pas plus que les écoles de Paris, Bordeaux, Toulouse, Lille et bien d’autres également mises en cause.

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Mais que font les rédactions ? Pas grand-chose, d’après l’enquête. Lorsqu’elles sont informées des problèmes, dans 66 % des cas la direction ou les ressources humaines ne font rien. Bien souvent, les rédactions préfèrent faire la sourde oreille et attendre que l’affaire se tasse. Mais suite à la publication des résultats, nombre d’entre elles ont décidé d’agir. « À Libé, ils ont pris le problème à bras le corps », explique Aude Lorriaux. Ainsi, à Libération, on lui a assuré qu’outre le licenciement des journalistes mis en cause dans la Ligue du LOL, des mesures allaient être prises, telles que la mise en place d’une « charte réseaux sociaux », une transparence des processus de recrutement ou encore l’égalité salariale pour la rédaction. Une réaction immédiate de Loopsider également, « au taquet pour prendre les choses en main » selon Aude Lorriaux. Ouest-France, 01net sont aussi montés au créneau suite à l’enquête, tout comme TF1 d’après une de leurs journalistes qui a contacté Prenons la une. D’autres rédactions, qui ne s’attendaient pas à se retrouver dans l’enquête, ont réagi négativement auprès de l’association. Tout comme certains journalistes sur les réseaux sociaux, dont certains sont « pourtant incriminés par les témoignages que nous avons reçus », relève Aude Lorriaux.

Plus généralement, en guise de réponse mais à l’initiative toutefois de l’association Pour les femmes dans les médias, quinze patrons de médias signeront ce mercredi au ministère de la Culture une charte de bonne conduite contre les violences sexistes et sexuelles. Parmi ceux-là se sont pour l’instant engagés Arte, France Télévisions, Radio France, TF1, NRJ ou encore M6. Une charte avant tout symbolique, alors que des dispositions législatives protègent déjà théoriquement les femmes contre ces violences.

Prenons la une a décidé pour sa part de proposer symboliquement la candidature de 30 femmes pour remplacer les journalistes licenciés suite à la Ligue du LOL.

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L’association n’a pas l’intention de lâcher l’affaire, avec l’organisation le 13 avril prochain à Paris, des premiers États généraux des femmes journalistes, à destination de toutes celles qui le souhaitent, qu’elles soient en poste ou encore sur les bancs de l’école. Au programme, en plus des violence sexistes, sexuelles, racistes ou des propos dégradants endurés, des ateliers pratiques : comment être mieux payées, comment concilier maternité et travail, comment s’imposer et diriger une équipe, et bien d’autres…


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