Algérie : « De la libération aux libertés individuelles »

Nedjib Sidi Moussa analyse l’actuelle contestation à la lumière du passé du pays, depuis la guerre d’indépendance jusqu’aux grandes mobilisations entre 1980 et les années 2000.

Docteur en science politique et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique, Nedjib Sidi Moussa travaille sur les engagements radicaux dans l’espace franco-algérien. Il vient de publier une remarquable histoire des militants messalistes pendant la guerre d’indépendance algérienne (1). Présent à Alger au cours du mois de mars, il observe la contestation actuelle contre le régime et décrypte les références au passé, implicites ou explicites, des mobilisations massives qui ont eu lieu depuis l’indépendance, la séquence 1988-1991 et les mouvements berbères, notamment le Printemps noir kabyle de 2000. Il montre combien le récit officiel historique du FLN depuis 1962 est aujourd’hui contesté dans son hégémonie.

Beaucoup de manifestants et d’observateurs ont parlé de « deuxième indépendance » pour qualifier le mouvement qui a réussi à se débarrasser de Bouteflika. Partagez-vous ce qualificatif et comment prend-il son sens chez les Algériens ?

Nedjib Sidi Moussa : Je préfère parler de -deuxième révolution, même s’il faut également prendre en considération la contre-révolution. Les deux phénomènes sont indissociables et on est peut-être en train d’assister, au vu des derniers développements, à quelque chose de cet ordre. Mais il est vrai que l’expression -« deuxième indépendance » peut sembler elle aussi justifiée dans le sens où, en particulier lors des premiers vendredis, on a senti une atmosphère de liesse. Les gens sont sortis massivement dans la rue, partout dans le pays. Et je crois qu’ils vont continuer quelque temps à se retrouver, à se découvrir et à communier ensemble. Le parallèle me paraît justifié dans ce sens-là, c’est-à-dire du point de vue du surgissement populaire, du caractère massif et national qui dépasse, d’un point de vue numérique, ce qui s’est produit en 1962.

J’ai envie d’ajouter, concernant l’idée de « deuxième indépendance », qu’il s’agit désormais de passer de la libération nationale aux libertés individuelles. Cependant, il ne faut pas se dissimuler l’existence d’ambitions personnelles ou de manœuvres politiciennes de toutes sortes. D’autant que le régime n’a pas chuté, malgré la démission de Bouteflika. Il ne s’est pas évaporé après quelques manifestations, qui sont restées assez limitées dans leurs formes. Non seulement par leur caractère tout à fait pacifique, comme cela a été positivement souligné, mais surtout parce qu’il n’y a pas eu de débordements significatifs sur le terrain social : on n’a pas encore assisté à l’émergence de contre-pouvoirs ni d’auto-organisations conséquentes… Tout n’est pas encore terminé.

Comment la période de la guerre d’indépendance résonne-t-elle dans le mouvement actuel ? On voit une grande mixité dans les manifestations, de nombreux slogans qui renvoient à cette époque de lutte, des danses, et même la présence de grandes figures, à l’image de Djamila Bouhired (2), à côté de photos de héros de cette lutte…

On a vu quelques figures de la lutte anticoloniale dans les cortèges – et acceptées en leur sein –, ce qui signifie qu’elles ne sont pas assimilées au régime autoritaire et ont donc gardé une certaine probité aux yeux des Algériens – à la différence d’autres anciens combattants qui ont accédé à des postes à responsabilité ou se sont lancés dans les affaires. Djamila Bouhired fait partie de ces anciens combattants qui demeurent respectés par beaucoup d’Algériens. Mais, parmi d’autres slogans ou symboles qui affirment davantage la rupture avec le système actuel, les premiers liens avec la période de la lutte indépendantiste sont d’abord le drapeau, les chants patriotiques, les portraits de martyrs et un fort sentiment nationaliste affirmant la volonté de préserver la souveraineté du pays. Pas seulement contre une hypothétique ingérence française, notamment après les déclarations de Macron ou de Le Drian, mais aussi contre la Russie, les pays du Golfe ou la Chine. C’est un point très sensible chez les manifestants.

On observe en outre une effervescence de débats et de discussions à tous les coins de rue dans les villes d’Algérie, comme ce fut le cas lors de l’indépendance. Même si l’on constate aussi une certaine frilosité (ou des confusions vis-à-vis des enjeux du moment), y compris parmi les forces de gauche, avec la peur de voir brisé cet unanimisme, qui constitue selon moi un frein pour se projeter plus en avant. Quoi qu’il en soit, je crois qu’on assiste à une volonté très nette de se réapproprier une société qui a été confisquée, non pas par le colonialisme français, mais par un régime souvent assimilé, dans les slogans les plus radicaux, au néocolonialisme. J’ai ainsi lu et entendu beaucoup de slogans interpellant ainsi le régime : « Dehors les harkis ! Dehors les collabos de la France ! » Le parallèle avec 1962 est présent sous toutes ces formes…

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