Algérie, peuple insatiable

Le départ de Bouteflika ne fera pas rentrer chez eux les millions de manifestants qui demandent maintenant la chute du régime.

Patrick Piro  • 5 avril 2019
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Algérie, peuple insatiable
© crédit photo : BILLAL BENSALEM / NURPHOTO / AFP

Ainsi donc, c’était du sérieux, Bouteflika s’en va pour de vrai ! El Manchar, le site satirique algérien, qui traduit si bien l’humour désabusé du peuple, annonçait pourtant le retour de « l’immortel » au palais d’El Mouradia dix minutes après l’avoir quitté, au prétexte d’y chercher sa brosse à dents. Selon la présidence, précisait El Manchar, la recherche prendra un temps indéterminé…

Dans la vraie vie, qui prend pour la rue ces jours-ci les teintes d’un rêve éveillé, l’homme qui dirigeait l’Algérie depuis vingt ans a officiellement abdiqué, par une lettre déposée lundi soir auprès du Conseil constitutionnel et rendue publique. La veille, il avait annoncé sa démission « prochaine » avant le 28 avril, date échéance de son mandat actuel, le quatrième. 

Avant d’y croire, avec la prudence qui sied chaque 1er avril à la découverte d’une information quelque peu « disruptive », on s’était appuyé sur l’origine du communiqué : l’agence gouvernementale APS, qui ne rigole aucun jour de l’année. Abdelaziz Bouteflika n’a mis que 24 heures pour trouver un stylo. 

Certes, l’événement est historique, et il y a eu exultation, défilés klaxons à fond dans les artères d’Alger et d’ailleurs. Mais finalement pas plus que pour une qualification de l’équipe nationale à une Coupe du monde de football. Et gageons même que le départ du despote ne se signalera dans les cortèges de ce vendredi que comme une péripétie. 

Car cet estomaquant Hirak, « le Mouvement », ne se contentera pas de la conquête de ce trophée, pourtant parfaitement utopique quand les premiers défilés, il y a six semaines à peine, se contentaient de protester contre un cinquième mandat de Bouteflika. C’est un immense rugissement populaire, qui n’a aucune raison de faiblir, une force tellurique qui donne rendez-vous chaque semaine au destin de l’Algérie. 

En France, certains commentaires négligents parlent de « milliers » de manifestants là où ils sont des millions. Selon des estimations crédibles, plus du tiers de la population se déverse désormais dans le pays au sortir de la grande prière du vendredi. Le peuple algérien a faim, il est gourmand. La lave populaire, sûre de sa puissance et de sa légitimité, vient paisiblement d’engloutir le hors-d’œuvre Bouteflika, elle ne se rassasiera qu’après avoir balayé le régime, goinfre à la hauteur de la coterie militaro-économico-politique qui, depuis cinquante ans, s’est accaparée le pouvoir, puis le gros de la rente des hydrocarbures algériens. 

Ce Hirak écrit jusqu’à présent l’une des plus belles pages des printemps arabes, dont les Algériens ont manqué le rendez-vous au début des années 2010. Sans violence, les foules protestataires, par leur énormité, musèlent à la fois la tentation de la répression ainsi que le besoin de recourir à des exactions pour se faire entendre. Et comme dans une fable morale, c’est le peuple algérien qui provoque l’auto-dissolution du régime. 

La rue se gausse désormais des prétentions du chef d’état-major Gaïd Salah, qui a précipité la chute de Bouteflika. Et assiste avec délectation aux règlements de compte entre factions, matérialisés par l’arrestation aux frontières de milliardaires algériens en débandade. Ironisant sur le théâtre des règlements de compte au sommet, le compte twitter Vendredi on sort ! résume l’avis du Hirak sur les tentatives de sauvetage du régime : « On s’en fout ! »

Monde
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