Europe : vrais et faux débats

La fake news est une valise à double fond. Le mensonge agit sur les esprits les plus simples, et sa réfutation embarque les autres sur une fausse piste, loin des vrais débats.

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L’Union européenne est-elle d’inspiration nazie ? Il a suffi que deux personnages gorgés de leur importance l’affirment pour que cela devienne, depuis quelques jours, un sujet de débats dans certains médias. Avec l’apparente foi du charbonnier et sous l’habit usurpé de l’historien, le revenant Philippe de Villiers et le très égotique François Asselineau, l’un et l’autre réputés en sympathie avec Vladimir Poutine, dont ils apprécient le nationalisme grand-russe, ont découvert la cause de tous nos maux. L’Union européenne est tout droit sortie des plans secrets du Reich. La preuve : le premier président de la Commission européenne, un certain Walter Hallstein, aurait été un nazi du premier cercle hitlérien. Une autre preuve ? C’est un Français né Allemand, et qui vota les pleins pouvoirs à Pétain, Robert Schuman, qui porta cette Europe sur les fonts baptismaux. CQFD. Qu’importe pour nos deux historiens d’occasion que Walter Hallstein n’ait été en vérité qu’un soldat de la Wehrmacht, comme tous ses compatriotes en âge d’être incorporés, et pas le moins du monde un nazi ; et qu’importe que Schuman ait été allemand à son insu, comme tous les Lorrains jusqu’en 1918, et qu’il ait rompu très vite avec Vichy. Quelques minutes de visionnage d’une vidéo Youtube d’Aude Favre (1), journaliste spécialisée dans la réfutation des fake news, auraient dû suffire à réduire à néant ces inepties. Mais non, il a fallu que plusieurs grands médias s’y collent. Et voilà lancé l’archétype du faux débat. La palme revenant au JDD, qui a consacré pas moins de quatre pages à l’événement.

Le résultat le plus flagrant de l’opération médiatique de Philippe de Villiers est ainsi d’offrir une magnifique échappatoire aux européistes béats. Car on en vient à se demander si la réfutation, quand elle prend cette dimension, n’est pas pire que le mensonge lui-même. Voilà en effet les défenseurs avoués ou inavoués du statu quo européen transformés en redresseurs de torts. La fake news est une valise à double fond. Le mensonge agit sur les esprits les plus simples, et sa réfutation embarque les autres sur une fausse piste, loin des vrais débats, à propos de cette Europe qu’il faut redresser ou briser pour la rebâtir de fond en comble. Cela dit, on peut voir aussi la « nazification » de l’Europe par le tandem Villiers-Asselineau comme une variante extrême, et paradoxale, de l’offensive nationaliste contre l’Union européenne. Paradoxale, car le nazisme fut précisément la forme la plus effroyable du nationalisme. L’Europe serait donc une entreprise nationaliste, tantôt allemande, tantôt américaine. Bien qu’avec cette dernière assertion, on soit plus près de la vérité historique (Jean Monnet, réputé « père de l’Europe », était clairement un agent d’influence américain). Mais ces résurgences sont de peu d’intérêt aujourd’hui.

Un autre style d’évitement du débat vient naturellement de la « Macronie ». L’opposition simpliste entre « progressistes » et « populistes » transforme l’européisme en une idéologie refuge contre le populisme de droite et d’extrême droite. Or, nous savons que l’Europe dite « progressiste », en vérité néolibérale et austéritaire, est précisément le fourrier du populisme et de l’extrême droite. Nous savons qu’elle n’est surtout pas un pôle de résistance aux nationalismes quand elle exacerbe les concurrences intérieures, y compris quand il s’agit d’accueillir des migrants. Mais on ne peut pas attendre d’Emmanuel Macron qu’il porte un regard critique sur l’état actuel d’une Europe conforme en tous points à ses choix idéologiques. Nous pouvions l’espérer en revanche de la gauche. À lire l’abondante littérature de ce côté-là, nous ne sommes pas loin en effet d’un diagnostic partagé sinon unanime : depuis Maastricht, en 1992, tous les traités n’ont fait qu’étouffer un peu plus les peuples dans un carcan budgétaire, rendre plus difficile la transition écologique, et substituer la gestion à la politique.

Cette apparente convergence d’analyses peut nous faire regretter la division actuelle. Mais la vraie divergence est d’ordre stratégique, et elle est d’importance. Quand il s’agit de passer « de l’arme de la critique à la critique des armes », comme aurait dit Marx. Faut-il une politique de rupture allant jusqu’à la sortie de l’euro et de l’Union européenne, ou combattre de l’intérieur pour imposer un tournant social et écologique ? Ou encore – moyen terme – faut-il commencer par « désobéir » aux traités, comme le préconise La France insoumise, jusqu’à faire imploser l’Europe en créant un rapport de force ? Le débat est bien là, plus que dans le constat. Un petit ouvrage collectif paru aux éditions du Croquant a le mérite d’en poser clairement les termes (2). Mais puisqu’il s’agit davantage de la question du pouvoir en France que de quelques sièges de plus ou de moins au Parlement européen, les partisans de la stratégie de rupture ont peut-être déjà l’esprit à la présidentielle française.

(1) www.youtube.com/watch?v=9susYbhX490

(2) Nous avons conseillé la semaine dernière le livre d’Attac et de la fondation Copernic ; nous recommandons cette semaine sur le même sujet cet autre ouvrage collectif La gauche à l’épreuve de l’Union européenne (éditions du Croquant), qui soutient une thèse très différente.


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