Ian Brossat : « L’Europe, soit elle change, soit elle crève »

Traités européens, services publics, lutte contre le capitalisme, souverainisme… La tête de liste du PCF aux élections européennes, Ian Brossat, détaille le programme de son parti.

Agathe Mercante  • 10 avril 2019 abonné·es
Ian Brossat : « L’Europe, soit elle change, soit elle crève »
© crédit photo : BERTRAND GUAY/AFP

Désigné le 3 juin 2018 pour porter la liste du Parti communiste français, l’adjoint à la mairie de Paris sait que l’élection est loin d’être gagnée. Sa liste étant créditée, au mieux, de 3 % des intentions de vote, il lui reste six semaines pour remonter la pente et atteindre les 5 % nécessaires pour obtenir des élus.

Ni fédéraliste ni souverainiste, le PCF plaide pour une « union de nations et de peuples souverains » en Europe. C’est-à-dire ?

Ian Brossat : De plus en plus de peuples sont exaspérés par le cours actuel de l’Union européenne, qui, depuis des années, leur impose un modèle économique libéral. En France, elle remet même en cause un certain nombre d’éléments acquis depuis des décennies. Je prendrai un exemple concret : notre pays avait mis en place des services publics, adossés à des entreprises publiques dotées d’un monopole dans un certain nombre de secteurs (énergie, transports, télécoms). L’Union européenne, à coups de directives de libéralisation, nous a contraints à sacrifier tout cela. Les logiques d’intérêt général ont été terrassées par des logiques de business. Le seul moyen de sauver l’Europe, c’est qu’elle permette à des modèles économiques différents de cohabiter, qu’elle ne puisse pas entraîner un peuple, un État, vers un chemin qu’il n’a pas choisi. Nous plaidons pour la création d’une « clause de non-régression sociale », une sorte de veto social : lorsqu’un État est confronté à une disposition qui ne correspond pas à sa tradition, à ses valeurs, il peut faire valoir le droit de ne pas l’appliquer.

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Comment cette clause fonctionnerait-elle ?

Prenons l’exemple du quatrième paquet ferroviaire, qui nous impose la mise en concurrence du transport de voyageurs. On a bien vu que, dans le domaine du fret, ça a été catastrophique : la mise en concurrence a conduit à diviser par 2,5 le fret ferroviaire en France. Il en sera de même pour le transport de voyageurs. Nous, Français, pourrions dire que nous ne souhaitons pas mettre en concurrence notre transport de voyageurs dans le domaine ferroviaire. Concernant l’énergie, les prix ont augmenté de plus de 70 % depuis la directive de libéralisation de 1996. Si l’UE n’accepte pas que cohabitent en son sein des modèles économiques différents, elle explosera.

Cette clause ne constituerait-elle pas une entrave au principe de concurrence libre et non faussée ?

Non, puisqu’avec ce système nous ne privons personne de rien ! Mais cela suppose que nos entreprises publiques se concentrent sur leurs missions en France, que la SNCF, plutôt que d’aller investir dans tous les pays du monde, assume son cœur de mission. Ces services publics, hérités de 1945, fonctionnaient relativement bien, à la satisfaction des usagers – à l’époque on ne disait pas « clients ». Il faut avoir une drôle de conception du monde pour vouloir casser un système qui apportait une certaine satisfaction. C’est pourtant ce qu’on a fait ! Aujourd’hui, l’Union veut imposer par la force et partout son modèle économique, qui repose sur deux dogmes : l’austérité – la règle des 3 % – et la mise en concurrence de tout. On nous a présenté la construction européenne comme un moyen de se serrer les coudes, et on a aujourd’hui une Union dans laquelle on passe son temps à se tirer dans les pattes.

Faudra-t-il s’allier avec d’autres États pour permettre cet assouplissement des règles ?

Il faut accepter l’idée d’une Europe à géométrie choisie. Évidemment, je suis favorable à une harmonisation fiscale, à ce qu’il n’y ait plus, au sein de l’UE, de taux d’imposition sur les sociétés inférieurs à 25 %. Simplement, si on attend d’être 27 pour la mettre en place, on ne le fera jamais. Ceux qui disent « il faut être 27 » sont ceux qui, en fait, ne veulent rien, et ils savent pertinemment qu’on n’y arrivera pas. C’est pareil pour l’harmonisation sociale : on n’arrivera pas du jour au lendemain à un Smic identique dans l’ensemble des pays.

Y aura-t-il des lignes rouges à cette désobéissance ?

Tout est modulable dans le domaine économique et social. Sur la question des réfugiés, c’est différent. C’est peut-être impopulaire en France mais, si on ne fait rien, nous aurons honte. L’UE doit être unie sur l’accueil des réfugiés, et des sanctions doivent être appliquées aux pays qui s’y refusent, telles la Hongrie et la Pologne. La Pologne touche 12 milliards d’euros par an de l’Union européenne. Elle ne peut pas toucher l’argent d’une part et laisser les pays du Sud gérer seuls la question des réfugiés d’autre part. La solidarité, ça marche dans les deux sens.

Vous plaidez donc pour un retour en grâce des services publics, mais en proposez aussi un nouveau, dévolu à la rénovation énergétique et financé par la Banque centrale européenne.

En France, il y a chaque année 50 000 personnes qui meurent de la pollution ; en Europe, c’est 600 000 ! C’est un crime, mais un crime sans coupable. Dans l’Union européenne, quand on parle des pollueurs, on parle du salarié qui utilise son diesel pour aller au travail, mais pas des grands groupes, des grosses multinationales, ni des ménages les plus fortunés, qui polluent 40 % de plus que les plus pauvres. Et c’est aux plus pauvres qu’on explique qu’ils doivent changer de mode de vie !

Nous, communistes, proposons une fiscalité complètement revue qui favoriserait les modes de transport non polluants et pénaliserait lourdement les autres. Il n’est pas normal que le taux de TVA sur le train soit le même que sur l’avion. Et nous sommes favorables à un vaste plan d’investissement en faveur du ferroviaire et de la rénovation énergétique des bâtiments, financé par la BCE. Celle-ci, en dix ans, a versé 3 000 milliards d’euros aux banques privées en leur accordant des prêts avec un taux d’intérêt quasiment nul. C’est honteux !

Faut-il désobéir aux traités ?

Il faut s’affranchir de tous les traités qui renvoient à la politique économique européenne – pas ceux qui consacrent les droits de l’homme. Même Emmanuel Macron a fini par s’affranchir des 3 % à la suite du mouvement des gilets jaunes. Et ce n’est pas la première fois que ça arrive. Ni Sarkozy, ni Hollande, ni Macron n’ont véritablement joué le bras de fer avec l’Union européenne pour imposer d’autres logiques. François Hollande, qui avait promis de renégocier les traités budgétaires, s’est écrasé au bout de dix jours devant Angela Merkel. Si la France s’affranchissait des traités, je suis persuadé que personne n’irait la soumettre à quelque sanction économique que ce soit – nous sommes quand même la deuxième puissance économique de l’UE…

Il faut donc s’affranchir des traités, mais, ensuite, il faut mener un combat politique pour de nouveaux traités. D’abord, fixer le principe qu’aucun peuple ne doit être entraîné vers un chemin qu’il n’a pas choisi et permettre que des modèles économiques différents cohabitent – c’est mon mécanisme de veto social ; ensuite, fixer pour l’ensemble des pays des politiques sociales qui nous tirent vers le haut.

N’est-ce pas comparable à la stratégie « plan A-plan B » défendue par La France insoumise ?

Je ne suis pas favorable à une sortie de l’Union européenne. Les liens, les échanges entre pays de l’UE sont tellement forts qu’on n’en sort pas sans dégâts. L’expérience britannique le montre : les promesses des partisans du Brexit se heurtent aujourd’hui à la réalité. Quand on pense à la débauche de démagogie qu’on avait entendue à l’époque… Sortir de l’UE pose plus de problèmes que ça n’en règle. D’autant que l’expérience prouve que, quand on sort de l’UE, on ne sort pas du capitalisme. Mais le Brexit est un signal d’alarme : soit l’Europe change, soit l’Europe crève. Au-delà même du Royaume-Uni, les nationalismes montent partout : en Europe de l’Est d’abord, mais dans les pays fondateurs aussi.

L’abstention risque d’atteindre des sommets le 26 mai. Comment remobiliser les citoyens ?

Ça n’est pas évident. La parole des Français, comme celle des Européens, a été foulée aux pieds à de très nombreuses reprises. L’expérience de 2005 – et du « non » français au référendum européen – l’a prouvé. Les libéraux s’accommodent très bien d’une abstention élevée. Lorsque surviennent les élections européennes, les partisans de l’UE actuelle votent massivement, et ceux qui n’y sont pas favorables considèrent que ça n’est pas leur élection et restent chez eux. Le résultat, c’est que la grande majorité des eurodéputés défendent les orientations actuelles de l’UE.

Cependant, par endroits, les mobilisations sociales ont eu raison du dogme libéral de la Commission. Il en va ainsi de la directive sur les travailleurs de la route. La Commission avait élaboré, il y a un an, une directive très néfaste pour les conditions de travail des routiers. Il y a eu une mobilisation très forte des organisations syndicales et des euro-députés de notre groupe, la Gauche unitaire européenne (GUE). En dépit de ce rapport de force qui ne nous était pas favorable au départ, nous avons obtenu à deux reprises que la directive soit repoussée par le Parlement européen. Et, en fin de compte, le principe « à travail égal, salaire égal » a été retenu dans la directive adoptée au Parlement européen le 4 avril.

Comment s’extraire du duel imposé entre libéraux et extrême droite ?

Il est dans l’intérêt d’Emmanuel Macron de résumer le débat européen à un affrontement entre libéraux et « fachos ». « Les libéraux ou le chaos », prévient-il, et il se présente en sauveur. L’annonce de la candidature de Nathalie Loiseau à la tête de liste au moment où elle est assise en face de Marine Le Pen est très révélatrice de leur stratégie. Tout cela est à la fois périlleux et mensonger. Périlleux, parce que c’est une machine à fabriquer des « fachos » : les libéraux jettent dans les bras de l’extrême droite tous ceux qui ne sont pas d’accord avec le libéralisme, avec la loi de l’argent.

Par ailleurs, cette opposition est factice. Sur la question des réfugiés, Macron est-il le rempart à l’extrême droite ? Qui a refusé d’accueillir les rescapés de l’Aquarius, d’accorder à ce bateau un pavillon français ? Qui mène actuellement une politique de chasse aux migrants particulièrement féroce ? Il n’est pas vrai non plus que l’extrême droite est antilibérale ou porteuse d’un progrès social quelconque : elle n’est favorable ni à l’augmentation du Smic ni au rétablissement de l’impôt sur la fortune. Au Parlement européen, le groupe de Marine Le Pen a voté pour la directive sur le secret des affaires, qui protège les multinationales contre les investigations des journalistes.

Marteler que le gouvernement est libéral et que l’extrême droite n’est pas sociale suffira-t-il à requinquer la gauche ?

Non. Il faut dire les choses franchement : une élection européenne ne suffira pas. La gauche ne s’est pas remise de la défaite de 2017. Et l’Europe n’est pas le sujet le plus facile pour lui permettre de se rassembler, parce que c’est un sujet qui nous divise depuis très longtemps. Le défi principal de la gauche, c’est de s’adresser à nouveau à ceux qui souffrent le plus des politiques libérales : les catégories populaires. Nous ne pouvons pas les laisser à l’extrême droite.

Dans quel groupe siégerez-vous si vous êtes élu ?

Le nôtre ! J’insiste sur ce point. Il n’y en aura pas d’autres. Et si certains pensent qu’on vit mieux divisés qu’unis, c’est leur problème. Dans notre cas, il y a un groupe qui s’appelle la GUE (1). C’est un très bel outil qui nous permet de porter des combats communs, le seul groupe qui s’est opposé à l’ensemble des traités européens, qui est aux avant-postes pour refuser les politiques d’austérité. Il faut donc le préserver comme la prunelle de nos yeux.

(1) Sur les 52 membres du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique, cinq sont français, dont deux membres du PCF. C’est aussi le groupe de Die Linke (Allemagne), Podemos (Espagne), Syriza (Grèce), Sinn Féin (Irlande), etc. Le Parlement européen compte 750 députés.

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