Le bal des petits pompiers

Là où Notre-Dame suscite près d'un milliard d'euros de dons en 48 heures et l'engagement d’Emmanuel Macron pour une reconstruction éclair, Dame-Nature doit se contenter de quelques millions arrachés de haute lutte de-ci de-là.

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N otre maison brûle. » C'était à quelques mots près la réaction abasourdie de Stéphane Bern, lundi soir, devant le brasier de Notre-Dame de Paris. Toutes les émotions et les hébétudes défilaient, sincères, sur les médias. Et chacun de nous, dans son petit coin non médiatisé, a perçu ce qui, de cette maison, était en train de disparaître dans les flammes. Le legs de formidables bâtisseurs du passé, le symbole de siècles de rayonnement de Paris (et donc de la France dans le monde…), un sanctuaire spirituel majeur, voire, pour une poignée, l'inestimable vue de la fenêtre de leur salon. Mais pour toutes et tous, ce qui part en fumée à ce moment-là, c'est l'intime croyance en l'immuabilité d'un paysage aussi emblématique. Le feu, c'est le châtiment moyenâgeux qui s'abattait sur les entreprises d'une humanité frustre encore mal équipée face aux risques du monde. Lundi dernier, l'autodafé sans inquisiteur a contrarié une quête revendiquée de la civilisation occidentale : l'immortalité. « Je pensais qu'elle survivrait à tout », commentait Stéphane Bern.

Alors, à patrimoine impérissable en danger, levée en masse de la nation. La Nation au sens large : Notre-Dame (« de Paris » est superflu) appartient « à tous », décrètent les plus lyriques. Les messages de soutien et surtout l'argent ont afflué pour une bataille du sauvetage estampillée planétaire avant même que les lances à incendie ne soient repliées.

Mais tandis que les excès de l'élan et les calculs intéressés rétrogradaient prestement la générosité au rang des prétextes, la métaphore de « notre maison qui brûle » gagnait en indécence. Ces mots, on s'en souvient, étaient ceux de Jacques Chirac au sommet du développement durable de Johannesburg en 2002. Il décrivait la catastrophe écologique planétaire en cours. « … et nous regardons ailleurs », poursuivait-il.

N'en conserverait-on que les pans les plus nobles, la gigantesque mobilisation politico-financière et citoyenne au chevet de la cathédrale éclaire mieux qu'une longue thèse la dissociation cognitive dont nos sociétés sont la proie. Là où Notre-Dame suscite près d'un milliard d'euros de dons en 48 heures et l'engagement d’Emmanuel Macron pour une reconstruction éclair (d’ici aux Jeux de 2024 !), Dame-Nature doit se contenter de quelques millions arrachés de haute lutte de-ci de-là. Il n’existe pas d'enjeu olympique pour la reconquête d'un « bon état » écologique et chimique des cours d'eau. À l'échéance de 2015, imposée par une directive européenne, la France n'avait péniblement accompli que la moitié de la tâche. L'effondrement de la flèche, lestée de son indiscutable portée symbolique, suscite plus d'effroi que l'effondrement des populations d'insectes, d'oiseaux, de poissons, de rhinocéros.

L'énormité du contraste illustre l'amputation consentie par notre société de la conception qu'elle se fait de son patrimoine réel. La cathédrale de pierre, forme visible et palpable d'une élaboration culturelle. L'eau, la terre, l'air, les écosystèmes, les espèces, impalpables supports de Notre-Survie. Combien de millions Arnault, Pinault, Bettencourt ou Apple ont-ils donné pour protéger la biodiversité ou trouver un substitut au glyphosate ? Grands donateurs au denier de la reconstruction de Notre-Dame, ils émargent aussi à ce club des multinationales dont les activités contribuent largement à la crise écologique. Au bal des petits pompiers de la cathédrale s'agitent beaucoup de pyromanes et de hérauts à la vue basse.


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