Manon Aubry : La franche insoumise

Novice en politique, Manon Aubry ne l’est pas en militantisme et en campagnes. À LFI, elle amène de nouvelles pratiques et idées, quitte à ne pas plaire à tous.

Agathe Mercante  • 15 mai 2019 abonné·es
Manon Aubry : La franche insoumise
© photo : Jean-Luc Mélenchon et Manon Aubry à Nîmes le 11 mai.crédit : gérard julien/afp

J ‘ai l’impression de voir le classement des entreprises et des personnes présentes dans les paradis fiscaux », lâche-t-elle le 17 avril, en direct sur LCI, alors qu’on lui présente la liste des donateurs pour reconstruire Notre-Dame de Paris. Un cri du cœur, assure-t-elle, bien vite repris sur les réseaux sociaux avant de se muer en discours politique. Spontanée, Manon Aubry sait l’être, tout comme elle est spécialiste de l’exil fiscal et de la lutte contre les inégalités. Un leitmotiv répété à l’envi par La France insoumise (LFI), qui, après plusieurs mois de tentatives d’approche, est parvenue à convaincre l’ex-porte-parole d’Oxfam de prendre la tête de la liste du mouvement pour les européennes.

Et LFI n’était pas le seul parti à avoir voulu afficher le nom de Manon Aubry sur sa liste : n’a-t-elle pas été en contact avec Place publique, Génération·s et même Europe Écologie-Les Verts (EELV) ? Si. « Le combat contre l’exil fiscal qu’elle a porté pour Oxfam, c’est un combat qui parle à toute la gauche », confirme Guillaume Balas, numéro 3 sur la liste de Génération·s. « Elle est combative et a des convictions », abonde Manuel Bompard, situé juste derrière elle sur la liste LFI.

Des convictions que Manon Aubry, 29 ans, s’est forgées dès l’adolescence. À 16 ans, elle milite pour le « non » de gauche au référendum sur la Constitution européenne, « la première et la seule fois, je crois, que j’ai collé des affiches », se souvient-elle. L’année suivante (2006), elle récidive, cette fois contre le CPE, et organise les blocages du lycée Saint-Exupéry de Saint-Raphaël, dans le Var, où elle vit. « On s’est politisés avec un groupe de potes. » Celle qui voulait faire de la sociologie se tourne ensuite vers les études de sciences politiques et passe tous les concours des instituts. Un « tour des [hôtels] Formule 1 de France », raconte-t-elle, qui se terminera par son entrée à Sciences Po Paris. « Mon grand-père m’a dit : qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? » se souvient la candidate, qui peine alors à expliquer son choix à cette figure familiale forte, à laquelle elle doit ses racines (corses) et une partie de son caractère (corse, lui aussi).

Mais pour elle non plus, la décision de quitter son Var natal n’est pas une décision facile : « Tout est traumatisant quand on arrive à Paris », résume-t-elle. Recherche d’appartement, loyers faramineux, ambiance à Sciences Po… « Je ne venais pas de ce milieu où l’on cultive l’entre-soi, je ne me reconnaissais pas dans cette vitrine culturelle parisienne. » Militante un jour, militante toujours, elle rejoint alors l’Unef, où elle lutte contre l’augmentation des droits de scolarité. En 2009, déjà, en campagne pour les élections syndicales de Sciences Po, elle donne des interviews, détaillant point par point les raisons de voter pour la liste Unef qu’elle dirige. Comme aujourd’hui, Manon Aubry est précise, technique, politique. « Il fallait un président… », résume-t-elle pour justifier son accession à un poste traditionnellement gagné au terme de plusieurs années d’engagement dans le syndicat. « Je n’étais pas un moine soldat », se souvient-elle.

En parallèle de son engagement syndical, elle intègre un master en affaires internationales et droits de l’homme, d’où elle s’échappe une année pour rejoindre Médecins du monde au Liberia. Là-bas, elle officiera à la coordination d’un projet de santé. « Une mission compliquée », résume-t-elle sobrement. Un passage aux États-Unis pour le Réseau international pour les droits économiques, sociaux et culturels et auprès d’Olivier De Schutter, le rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, et la revoilà en Afrique. Cette fois en République démocratique du Congo, où elle officie pour l’ONG The Carter Center, chargée d’étudier l’impact des industries extractives sur les droits de l’homme. Elle se familiarise alors avec les questions d’évasion fiscale. La suite est connue : retour en France, Oxfam et maintenant LFI. « Je retournerai au Congo », promet-elle.

Elle a pour l’heure un autre sujet sur le feu : mener une campagne européenne. Et à en croire ses colistiers, elle fait tout pour. « Avec plusieurs autres candidats, elle codirige la campagne », assure Bastien Lachaud, député de la Seine-Saint-Denis et directeur de campagne, qui la présente en ces termes : « Elle est travailleuse, sans avoir le syndrome du bon élève. » Bosseuse, elle l’est autant qu’elle est organisée. « J’ai fait sport-études au lycée, ça aide à s’astreindre à un rythme militaire », confirme celle qui souhaite envoyer des « parlementaires de combat » au Parlement européen. 

Manon Aubry incarne une nouvelle génération critique sur les us et coutumes des temps passés. Au risque de ne pas se faire que des amis dans le milieu politique français, trusté par des hommes à la masculinité (toxique) bien affirmée : « Il y a même des machistes à La France insoumise », nous dit-elle – « et c’est “on” », insiste-t-elle, donc pas du off, ces confidences que lâchent volontiers les politiques aux journalistes sans vouloir être cités. Un franc-parler qui détonne et vaut à Manon Aubry quelques critiques. 

En off, cette fois, quelques-uns lui reprochent de ne pas avoir su, par son profil trop « techno », agréger la colère des gilets jaunes. « Avec ce mouvement, on n’est pas encore dans une phase politique, ça se concrétisera un jour par des votes, mais ce n’est pas pour tout de suite », analyse Marina Mesure, numéro 7 sur la liste. « Si La France insoumise avait pris une autre tête de liste, ça n’aurait rien changé », défend celle qui décrit Manon Aubry comme une femme « dynamique et brillante, qui sait imposer son point de vue mais joue très collectif »

Plutôt que d’écouter les mauvaises langues, Manon Aubry préfère se tourner vers les militants insoumis, auxquels elle voue une admiration sans limite. « Ils s’investissent comme des dingues et n’attendent rien en retour, je ne suis rien par rapport à eux », s’exclame-t-elle. Dans une note sur Facebook, elle leur rend même hommage : « À vous qui vous investissez sans compter. Vous redonnez ses lettres de noblesse à la politique. » Et les réponses sont de même teneur : « Merci de ne pas nous oublier, ça fait chaud au cœur », lui répond l’une, « un immense merci, Manon Aubry, pour ce que vous êtes et pour ce que vous faites », renchérit une autre, « Un pour tous et tous pour Une », conclut un dernier. Alors les quelques critiques ? « On s’en fout », rétorque-t-elle.

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