« Nous voulons montrer à Macron la réalité de l’urgence climatique »

Le premier procès des « décrocheurs de portraits de Macron » s'est tenu à Bourg-en Bresse. Pour cette action symbolisant le « décrochage des engagements climatiques » de l'État, le procureur a requis des peines d'amende de 1 000 à 2 000 euros.

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L e procureur n’est pas de bonne humeur aujourd’hui, alors pas de téléphone, d’enregistrement, de nourriture », prévient d’emblée Me Thomas Fourrey aux quelques militants d’Alternatiba et d’ANV-COP21 assis sur les bancs du tribunal correctionnel de Bourg-en-Bresse pour assister au premier procès des « décrocheurs de portraits » du président Macron. Mardi 28 mai, six personnes, âgées entre 36 et 63 ans, étaient jugées pour « vol en réunion et par ruse », et refus de prélèvement d’ADN pour cinq d’entre eux. Ils risquaient jusqu’à dix ans de prison et 150 000 euros d’amende.

Les faits remontent au 2 mars : treize militants du groupe de ANV COP 21 Villefranche Beaujolais Saône ont « réquisitionné » le portrait présidentiel dans la salle des mariages de la mairie de Jassans-Riottier (Ain). Le maire s’est porté partie civile. Cette action non-violente s’inscrit dans le cadre de la campagne de désobéissance civile lancée par ANV-COP21 en février pour dénoncer « l’inaction climatique et sociale » de l’État.

Au total, 55 portraits d’Emmanuel Macron ont été décrochés et réquisitionnés, dont quinze le jour du procès, gestes de soutien fort. « Nous ne sommes pas forcément des super-héros du climat ou de la militance, juste de simples citoyens qui ne peuvent pas faire autrement que réagir », résumait, un peu plus tôt dans la journée, Anne-Sophie Trujillo, l’une des prévenues. En effet, ce jour-là, se sont présentés devant la Cour un maraîcher bio, un retraité, un futur restaurateur, une professeure de mathématiques, une consultante dans l’humanitaire, et un cadre de la SNCF.

Les six prévenus ont pu longuement s’exprimer sur les motivations de leur action, leurs ressentiments face à la passivité politique et leurs angoisses face aux conséquences du réchauffement climatique déjà visibles. « En 2016, je suis tombé malade, ce qui m’a laissé du temps pour me renseigner sur des tas de choses dont le réchauffement climatique. J'ai découvert l'horreur et je me suis dit que je faisais partie de la génération des responsables. J'étais choqué, désabusé, je me sentais mal dans ma peau et je devais agir », raconte Vincent Versluys, cadre à la SNCF, n’hésitant pas à faire le parallèle avec ses engagements professionnels : « Quand je fais un audit, je regarde les constats, les causes, les conséquences et je réfléchis à ce qu'il faut mettre en place pour réduire ces conséquences. Concernant le réchauffement climatique, tout est réuni mais les engagements ne sont pas tenus, et ça me révolte ! »

Plaider l'état de nécessité

Leur ligne de défense est claire : ils plaident l’état de nécessité. « En quoi voler une photo dans la mairie d’une petite commune comme Jassans-Riottier est nécessaire ? En quoi ça peut sauver l’humanité ? », questionne, avec humour ou naïveté, Hervé Blanchard, président de la Cour. « L’urgence climatique est comme une épée de Damoclès au-dessus de nos tête. Pour moi, il y a eu une nécessité d'agir au-delà de ce qu'on a déjà fait comme les marches, les pétitions, les rencontres d'élus pour les plans climat locaux... », résume Philippe Muraille, 63 ans. « Est-ce que d'affaiblir ce qu'on appelle l'autorité publique peut aider l'action climatique ? », tente le président. « J'ose espérer que l'autorité publique ne se résume pas à une photo dans une salle de mairie », réplique le retraité du ministère des Finances.

Premier rebondissement : la Cour – suivant la demande du procureur – rejette les trois « sachants » cités par la défense comme témoins. Les motifs : ne connaissant aucun des prévenus, et n'étant pas présents le 2 mars, ils ne pourront pas apporter de précisions sur les faits et le fond du dossier. Pourtant, qui mieux que Wolfgang Cramer, écologue, géographe, directeur de recherches au CNRS et contributeur au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) pour faire état du « chaos climatique » actuel et à venir ? Ses courbes et ses chiffres étaient prêts. Qui mieux que Fredi Meignan, gardien de refuge et président de Moutain Wilderness France pour donner à voir la réalité du dérèglement climatique dans les Alpes ? Qui mieux que Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France pour évoquer la mobilisation citoyenne autour de l’Affaire du siècle ?

Une question en particulier taraude le président : quand rendront-ils la photo ? Réponse unanime : quand la France tiendra ses engagements en matière de lutte contre le réchauffement climatique. « Donc ça peut être lointain… », conclut avec pertinence le président. « Notre action est symbolique pour faire réagir notre gouvernement. L'idée est de sortir le portrait de Macron pour lui montrer la réalité de l’urgence climatique. Par exemple, lors des rassemblements des Coquelicots, car ici, dans le Beaujolais, la question des pesticides est importante », explique Hélène Lacroix-Baudrion. « Donc vous emmenez M. Macron se promener sur le terrain, manifester… », sourit le président qui semble avoir saisi le dessein des militants.

C’est bien une bataille de symboles qui se dessine tout au long du procès : la neutralité de la robe noire, la photo officielle du président décrochée pour symboliser le « décrochage des engagements climatiques », les mairies représentant l’État… Ce procès de citoyens criant l’urgence climatique est tout un symbole.

Élan citoyen vs délinquants

Dans son réquisitoire, le procureur Éric Sandjivy raconte avoir compris « entre midi et deux » l’ampleur du phénomène grâce au coup de téléphone d'une amie qui venait d'entendre un reportage sur France Inter. En effet, à l’extérieur du palais de justice, plus de 500 personnes (selon ANV-COP21) étaient présentes en soutien. Et c’est « entre midi et deux », qu’ils ont fait résonner leur fameux slogan dans les rues tranquilles de Bourg-en Bresse : « Nous sommes tous décrocheurs de portraits. » La suite de son cinglant réquisitoire est un second choc. Il accuse explicitement les militants « d’instrumentaliser » un lieu de justice, et de faire partie d’un plan à la « dimension nationale, organisationnelle, concertée, pensée » et « préparé par une organisation que je ne connais pas [...] dans le but de faire parler de leurs convictions ». Sourires non dissimulés dans la salle.

« Un tribunal n'est pas une tribune ! », gronde-t-il. Tentative en filigrane, de démonter la pertinence des actions de désobéissance civile en générale. « Ce ne sont pas des pantins, ce sont des citoyens qui ont peur pour eux, pour leurs enfants, pour tout le monde car ils voient la terre se dégrader au quotidien. Ils se sentent responsables et veulent agir », rétorque Me Fourrey lors de sa plaidoirie. Sa consœur, Me Pochard dément « l'intention délinquante » et tente de faire comprendre l’importance d’un tel « élan citoyen » en s’appuyant sur le Royaume-Uni qui a déclaré l’état d’urgence climatique après les actions du collectif Extinction Rebellion.

© Politis

Nicolas Guerrini profite du dernier instant de parole donnée aux prévenus pour interpeller la Cour : « Où est vraiment la violence ? Je ne sais plus quoi raconter à mes enfants ! Ma fille est en école d'infirmières. Est-ce que toute sa vie elle devra gérer des urgences sanitaires liées au réchauffement climatique ? Mon fils veut être ingénieur du son. Je lui ai conseillé d'enregistrer les chants des oiseaux, car un jour on ne les entendra plus. »

Dernier choc du procès : le procureur a requis 2 000 euros d'amende contre les cinq ayant refusé le prélèvement ADN, et 1 000 euros pour le sixième. « Nous avons trouvé les réquisitions dures », glissent les avocats qui ont demandé la relaxe. Le délibéré est prévu le 12 juin et donnera un indice précieux pour les neuf autres procès prévus entre juin et décembre. En attendant, les décrochages de portraits présidentiels se multiplient pour remplir l’objectif de 125 avant le G7 à Biarritz, en référence aux nombres de jours qu’il a fallu à la France pour dépasser une empreinte écologique soutenable en 2019. Encore un symbole.


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