Perturber la finance fossile

Le climat compte parmi les priorités pour le scrutin européen du 26 mai. Mais une masse critique de mobilisation n’est pas encore au rendez-vous pour prétendre à une victoire.

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Les récents sondages placent le climat parmi les priorités pour les élections européennes du 26 mai. Mais une masse critique des convaincus ne passe pas encore à l’action, car elle n’en voit pas l’intérêt, ne perçoit pas le poids qu’elle pourrait avoir, ou ne trouve pas sa place dans les mobilisations pour le climat. Depuis que les scientifiques ont parlé pour la première fois du réchauffement climatique, des dizaines d’années ont été perdues. En dépit de conséquences déjà irréversibles, les élites du monde des affaires, financières et politiques continuent de faciliter la construction de nouveaux projets de charbon, de pétrole et de gaz, alors que notre budget carbone est déjà dépassé.

La fenêtre d’opportunité définie par la science a désormais la forme d’une meurtrière, mais elle existe encore. Notre première obligation est donc de refuser l’idée qu’il serait déjà trop tard, que les dés seraient déjà jetés. Notre force est d’utiliser notre colère et notre espoir pour perturber les trois acteurs principaux qui permettent à ces nouveaux projets de voir le jour : le gouvernement et nos institutions, l’industrie fossile, et les banques. Les transformations fondamentales n’opèrent pas du jour au lendemain, mais comme sur un corps en fièvre, les anticorps sont déjà en action. Le moment est sans précédent pour le mouvement pour la justice climatique en Europe, et à l’échelle mondiale. En mars dernier, 1,6 million de jeunes sont descendus dans les rues. Le 24 mai, la nouvelle date de mobilisation, enregistre déjà plus de 3 500 événements dans le monde. L’exploration de tactiques innovantes pour développer la résistance civile pour le climat et la justice sociale ont rendu ces mouvements incontournables, comme l’attestent également la montée en puissance du groupe Extinction Rebellion et les mobilisations des gilets jaunes.

Comment maintenir cet élan pour le climat, la justice sociale, la protection des réfugié·e·s, le maintien des solidarités ? Nous devons généraliser l’organisation citoyenne pour démanteler un système économique et politique qui nous détruit. Comme le démontre notamment la chercheuse Erica Chenoweth dans ses travaux sur les soulèvements populaires, toute prétention à la victoire dépend de la participation active d’une base la plus large possible. Quiconque veut agir utilement pour le climat doit se dédier sans relâche à intégrer de nouvelles énergies pour construire les structures d’un mouvement diversifié et atteindre une véritable envergure. Imaginons la conversion des plus de deux millions de signataires de l’« Affaire du siècle », dont les porteurs de la pétition entendent poursuivre en justice l’État français, en organisateurs et organisatrices actives dans leur école, leur famille, sur leur lieu de travail… Nous devons imposer l’évidence d’une rupture radicale avec le système actuel. Pour remporter des victoires à la hauteur, nous devons être visionnaires, exiger aujourd’hui des dirigeants ce qui leur paraît impensable, tout en ne perdant pas de vue les étapes à franchir.

Dans l’Union européenne, un total de 120 (!) nouveaux projets liés aux combustibles fossiles, dont la majorité de gaz fossiles, sont actuellement en cours de planification. Ce que les gouvernements doivent, et peuvent faire maintenant, c’est interdire tout nouveau permis fossile et empêcher que de nouveaux fonds soient investis dans des projets et des entreprises de combustibles fossiles, en Europe comme ailleurs. En quelques années, construites par les citoyen·ne·s, les victoires liées au désinvestissement des énergies fossiles poursuivent une trajectoire exponentielle. Le désinvestissement a été porté notamment par 350.org, comme une tactique pour reprendre le contrôle sur ces flux d’argent qui conditionnent la vie ou la mort de millions de personnes. En plus de résister directement à l’industrie, de plus en plus de groupes considèrent également la finance comme un point d’intervention névralgique. Tandis qu’elle revoit sa politique d’investissement au cours des prochains mois, la Banque européenne d’investissement – où siègent les ministres des Finances européens – sera prise pour cible par la société civile à travers l’Europe, et notamment le mouvement des jeunes à Luxembourg, où se trouve le siège de l’institution. Et, à Francfort, ces derniers demanderont aussi des comptes à la Banque centrale européenne. La justice climatique est notre objectif, organisons-nous massivement pour perturber la finance fossile. Nous avons tou·te·s une cible à côté de chez nous, prenons les devant.

Clémence Dubois est responsable des campagnes en France pour 350.org


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