« An Irish Story » : Arabesques irlandaises

Dans An Irish Story, Kelly Rivière mène avec brio et dynamisme une enquête très personnelle sur un passé étouffé.

Gilles Costaz  • 11 juin 2019 abonné·es
« An Irish Story » : Arabesques irlandaises
© crédit photo : David Jungman

Des photos, des documents suspendus à des fils, comme du linge qui sèche. La jeune femme, Kelly, qui occupe la large pièce qui s’ouvre devant nous fouille dans son passé. Franco-­Irlandaise repliée à Lyon, elle mène l’existence d’une artiste qui, mal notée, a dû renoncer à la danse classique et se débrouille dans une vie rendue difficile par cette double culture, ce double héritage familial.

Les photos placées à l’arrière-plan n’illustrent pas grand-chose, et surtout pas le problème qui se met à hanter Kelly : qu’est devenu le grand-père Peter O’Farrel ? On sait que ce personnage haut en couleur a quitté l’Irlande, accompagné d’une jeune femme, pour tenter de trouver du travail à Londres. On sait aussi qu’il a eu des enfants. Il est capable d’en faire beaucoup ! Mais, depuis, les informations, données tantôt d’une voix sèche, tantôt avec chaleur, sont contradictoires. Au téléphone, telle personne répond que Peter O’Farrel est mort, telle autre qu’il est peut-être vivant. Les vérités tournoient, reconstituant un tableau de l’exil, de l’immigration, de la pauvreté, et aussi un éloge de l’Irlande batailleuse, alcoolique et généreuse : dans les décennies 1950-1960, ces gueux qui descendaient en Angleterre dans l’espoir de maigres salaires n’étaient pas aimés et, avec leur tempérament agité, ne restaient pas là où on voulait les cantonner.

Kelly Rivière joue avec succès depuis le mois d’avril ce « seul en scène » qu’elle a écrit et mis en place avec le concours de Julie Barcilon, David Jungman, Suzanne Marrot et Sarah Siré. Pourquoi un tel accueil fait à un spectacle réalisé avec les moyens les plus simples ? Les diverses langues ne facilitent pas toujours la compréhension. Du bon français, du bon anglais, du mauvais français, du mauvais anglais, de l’anglais avec un accent d’Irlande : rien qui rebute véritablement, mais certains longs passages dans la langue de Shakespeare ou de Seán O’Casey nécessitent une attention particulière. Ce qui emporte l’adhésion, c’est cette enquête qui est une quête des origines, cette balade dans l’inconnu où se reflète la dure vie des petites gens, ce numéro d’équilibre entre deux mondes : le tohu-bohu ­britannique, avec ses grandes passions et ses vieilles querelles, et la vie logique des Français, chez qui l’émotion se maîtrise et se tient à distance.

Le texte est tissé de choses tendres et essentielles, que Kelly Rivière exprime d’une façon très personnelle. Ancienne danseuse, elle est constamment dans l’élan du corps et l’arabesque souple. Elle court, s’alanguit, se redresse. Le vocabulaire des gestes accompagne toujours les mots lâchés en confidence, mais avec humour, en oubliant la gravité. Elle a beaucoup de personnages à incarner et le fait juste avec quelques touches, pour rester elle-même le centre sensible de son histoire irlandaise. Elle change de vitesse, bondit parfois, médite souvent. C’est de la danse qui parle. Cet alliage pas si fréquent contribue à l’autre double culture de ce moment suspendu.

An Irish Story, théâtre de Belleville, Paris, 01 48 06 72 34. Jusqu’au 30 juin, puis reprise de septembre à décembre.

Cinéma
Temps de lecture : 3 minutes