« Porte sans clef », de Pascale Bodet : L’occupation des sols

Pascale Bodet met en scène de façon minimaliste des questions  essentielles, dont celle de l’hospitalité.

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Comment entrer dans un appartement dont on n’a pas la clé ? Seule, la propriétaire en dispose. Sous son toit vivent ses amis, qu’elle fait entrer quand elle est là, de même qu’un duo de voisines aux longs cheveux blonds. Il y a quelque chose d’étrange, de décalé dans les rapports qu’entretiennent ces personnages (interprétés par la réalisatrice, Pascale Bodet, et par Serge Bozon, Marc-Antoine Vaugeois, Christophe Degoutin, Astrid Adverbe…). Tout a un goût d’extraordinaire, d’inédit, de non familier. Comme si chaque chose était à (re)découvrir, comme s’il fallait réinjecter du sens au monde qui en a perdu. Cela donne un cinéma qui lui-même interloque, sûr de rien sinon de son geste, que Pascale Bodet, dont c’est ici le second long métrage de fiction, a réalisé avec les moyens du bord (et en tournant dans son propre appartement). Ainsi, dans sa forme même, Porte sans clef flirte en permanence avec le burlesque, le bizarre et un doux effroi.

On ne bouge presque jamais de l’intérieur de l’appartement, qui se situe dans le quartier Stalingrad, à Paris. Sauf que de l’autre côté de la rue, au-dessous des fenêtres, s’est installé un campement de migrants, qui lui-même a été entouré de grilles dites de sécurité. Au début du film, un petit garçon et la propriétaire se disent que si l’un prend la place de l’autre, alors l’autre prend la place de l’un. Le film instaure en effet un dialogue, au moins visuel pour commencer, sur l’accueil et l’hospitalité. D’où l’importance de la question de la porte et de qui en détient la clef, physique et symbolique. Un jour, le camp de migrants a disparu. C’est alors que l’appartement se voit visiter par des êtres qui viennent y dormir. La propriétaire laisse faire, mais certains mots surgissent dans sa bouche – « trop », « limites »… – qui prennent un écho particulier.

Porte sans clef ne cesse de solliciter le spectateur, dans son attention comme dans sa présence au monde. D’abord parce que celui-ci est confronté à une narration non conformiste. L’esquisse est la règle, comme le fragment et la juxtaposition poétique. Ainsi, les enjeux affectifs se devinent plus qu’ils ne sont développés. Mais le film est aussi traversé par des manifestations intrusives et déstabilisatrices de notre univers contemporain qui, sans ostentation, renvoient chacun aux positions qu’il y occupe. Les personnages ont le sentiment de ne pas appartenir à ceux qui ont « la dynamique ». Il y a autant d’ironie désabusée que de gravité dans ce constat de se tenir sur le bas-côté de l’histoire en marche. Mais n'est-ce pas la meilleure façon d’interroger le monde ?


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