À propos de « pragmatisme »

Ce qui peut être reproché à Tsipras, c’est d’avoir voulu rester au pouvoir pour mettre en œuvre une politique qui n’était pas la sienne. Il a hypothéqué l’avenir en transformant la nature politique de son mouvement.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Nous savons depuis la victoire électorale de Syriza, en 2015, que tout discours sur la Grèce cache un message subliminal destiné à ceux qui veulent encore croire à une vraie alternative. Les commentaires qui ont accompagné les résultats des élections législatives de dimanche n’ont pas fait exception à la règle. Au plus fort de la crise, c’était : « Voyez où mènent les politiques anti-austérité, et ce qu’il en coûte de vouloir sortir de l’orthodoxie budgétaire. » Aujourd’hui, c’est la « parenthèse se referme ». Retour, donc, à ce qui doit être la norme impérative de notre époque : un gouvernement néolibéral, de droite ou du centre. Pour les besoins de la démonstration, on ne pouvait d’ailleurs pas rêver mieux que la victoire de cette vieille droite grecque patrimoniale qui s’incarne dans une inamovible dynastie. Avec elle, le passé est toujours notre avenir.

Chez les Mitsotakis, on est Premier ministre de père en fils, et la parentèle impose son hérédité jusqu’à la mairie d’Athènes, où sœur et neveu se succèdent. La « norme » n’est donc pas un vain mot. Politiquement, c’est une droite qui a quelques traits communs avec notre macronisme, néolibérale, accueillante pour les âmes perdues de la social-démocratie. À mi-chemin entre LREM et LR, avec, en prime, d’authentiques transfuges de l’extrême droite. Mais la vraie leçon que l’on voudrait nous administrer touche évidemment à la personnalité d’Alexis Tsipras. Le Premier ministre déchu reçoit des éditorialistes un hommage aussi unanime qu’empoisonné. Il a su, nous dit-on, se montrer « pragmatique ».

Au moment où les Grecs votaient, il se trouve que le même mot faisait débat au Festival des idées, au sein d’une gauche française en train de renouer le dialogue. En se disant « pragmatique », le leader d’Europe Écologie-Les Verts, Yannick Jadot, s’est exposé à une sévère interpellation du communiste Ian Brossat : « N’oublie pas que tu es de gauche ! » « Pragmatique » n’est évidemment pas un gros mot, mais on sait qu’il est codé, et qu’il annonce le plus souvent des alliances politiques inavouables, et autres reniements personnels. C’est une litote bien utile qui transforme ceux qui le refusent en benêts dogmatiques psychorigides. Prenons le risque ! La politique qui a valu à Tsipras cette épithète flatteuse mérite analyse.

Car la « parenthèse », en vérité, ne s’est pas refermée dimanche soir, mais dès juillet 2015, lorsque le jeune Premier ministre, figure de proue de la gauche radicale, fut contraint de rendre les armes devant les croisés de l’orthodoxie néolibérale et leur Torquemada, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schaüble. C’est ici que le portrait s’est brouillé. Les Grecs avaient élu Mélenchon et ils se retrouvaient avec François Hollande.

Tsipras a payé dimanche cette brusque volte-face de juillet 2015, opérée une semaine seulement après un référendum qu’il avait organisé pour confirmer son mandat anti-austéritaire. Avait-il trop promis ? Ou bien, pour le dire avec le mot qui fait mal, a-t-il « trahi » ? Comme toujours, les choses sont moins simples qu’il y paraît. Le trio Banque centrale européenne, FMI, Union européenne, créanciers d’une Grèce lourdement endettée, menaçait d’asphyxier le pays. Souvenons-nous que, fin juin 2015, le système bancaire avait tout bonnement été fermé. Les distributeurs de billets étaient vides. Le chantage à la catastrophe humanitaire se déployait sans retenue ni scrupules. C’était « l’Europe, tu l’aimes ou tu la quittes ». Et Tsipras a bien fait de ne pas la quitter, même s’il n’aimait pas l’Europe de M. Schaüble. C’est ensuite que son choix devient infiniment discutable, et qu’il est devenu « pragmatique », acceptant de gérer l’austérité qui lui était dictée depuis Bruxelles ou Berlin. Il a certes tenté d’épargner les plus pauvres, mais il a accablé les classes moyennes, et ruiné les retraités. On doit cependant lui rendre cette justice en rappelant qu’il a imposé quelques réformes sociétales importantes comme le pacte civil pour les couples de même sexe, et un droit du sol pour les immigrés nés en territoire grec.

Ce qui peut lui être reproché, c’est d’avoir voulu rester au pouvoir pour mettre en œuvre une politique qui n’était pas la sienne, pas celle en tout cas de ses électeurs. La droite aurait sûrement fait pire. Mais il a hypothéqué l’avenir en transformant la nature politique de son mouvement. Le voilà aujourd’hui investi du rôle de l’opposant social-démocrate, en lieu et place du Pasok (l’ancien PS) honni… A-t-il cru qu’il allait pouvoir seul sortir d’un tunnel d’austérité pour revenir rapidement à une politique plus conforme à ses promesses ? Ou bien s’est-il résigné à une normalisation politique qui augure d’un possible retour au pouvoir dans le cadre d’une alternance qui ne sera en rien une alternative ? La seconde hypothèse, hélas, est la plus probable.

Certes, la gauche française n’en est pas à se poser la question du pouvoir. Elle en est à rassembler laborieusement les pièces d’un puzzle éparpillé. Mais les choix politiques d’Alexis Tsipras et son « pragmatisme » sont à méditer. Même si la France n’est pas la Grèce. Même si la grande bataille présente et à venir n’est pas le désendettement mais l’investissement massif dans la transition écologique et les mesures sociales d’accompagnement. Dans tous les cas, l’adversaire, gardien obtus de l’orthodoxie budgétaire, est et sera le même.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents