Algérie : le « système » au pied du mur

Depuis le 9 juillet, le gouvernement par intérim est illégitime. Le 5, le pays a connu une nouvelle mobilisation massive. La rue peut-elle l’emporter ? L’analyse de Redouane Boudjema.

Jusqu’où le pouvoir algérien est-il en mesure de s’accrocher ? Alors que l’usure de vingt vendredis consécutifs de défilés commençait à se faire sentir, la mobilisation du 5 juillet, massive, pourrait faire date dans une révolution tranquille qui approfondit son sillon. En démontrant qu’il n’est aucunement saisi par la lassitude, le peuple met ce qui reste du système au pied du mur. La démission du président de l’Assemblée nationale, le 3 juillet, est considérée comme une péripétie. Et les arrestations d’anciens dignitaires du régime, qui se poursuivent, ne font pas plus illusion qu’il y a quelques semaines, interprétées comme des règlements de comptes internes au système. La rue réclame toujours avec force que partent ceux qui ont pris la place d’Abdelaziz Bouteflika, au premier rang desquels le général Ahmed Gaïd Salah, le chef de l’armée et véritable homme fort du pouvoir actuel.

La foule crie aussi « FLN dégage », ce qui revient symboliquement à fermer un cycle de cinquante-sept ans qui a vu le parti né de la guerre d’indépendance accaparer le pouvoir avec l’armée et les services secrets. La rue s’est investie d’une mission de reconquête de la liberté et de la justice, confisquées en 1962, qui résonnait d’autant plus fort le 5 juillet que la revendication concernait aussi les militants emprisonnés par un pouvoir qui s’est nettement raidi depuis quelques semaines. Et pour des motifs qui semblent de plus en plus ubuesques au regard du rapport de force imposé par la société civile.

Ainsi, un homme est en prison depuis plus de cinq mois pour avoir contesté sur les réseaux sociaux l’ambition de Bouteflika de briguer un 5e mandat, quelques jours avant la mobilisation générale du 22 février, qui a vu des millions d’Algériens reprendre cette protestation. Des manifestants qui brandissaient des drapeaux amazighs ont été interpellés – seul le drapeau algérien est toléré, selon le général Gaïd Salah. L’indignation a atteint son comble avec la mise en détention, fin juin, de Lakhdar Bouregaâ, 86 ans, héros de la guerre d’indépendance, poursuivi pour un grotesque « outrage à corps constitué et atteinte au moral de l’armée ». Pour Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, « il ne peut y avoir de dialogue sans la libération des détenus d’opinion et des détenus politiques, sans l’ouverture du champ de l’exercice des libertés démocratiques et l’arrêt de la répression ».

Le pouvoir est également acculé sur le terrain institutionnel. Le chef de l’État par intérim, Abdelkader Bensalah, avait dans un premier temps invité la société civile à un dialogue national dont l’armée aurait été partie prenante. Il a finalement fait marche arrière, laissant en apparence la main à l’opposition politique pour faire des propositions pour une élection présidentielle qu’il n’est pas parvenu à organiser avant la date butoir du 9 juillet. Universitaire à Alger, Redouane Boudjema, militant « antisystème depuis toujours », commente la situation politique.

Après vingt vendredis de manifestations et une participation déclinante, la mobilisation du 5 juillet était attendue comme un test de la solidité du hirak – la contestation démocratique. Le pari est-il réussi ?

Redouane Boudjema : Incontestablement ! La mobilisation de la société algérienne a de nouveau été massive, et dans toute la diversité de ses composantes. Son intensité ne se dément pas. On a vu des gens occuper la rue dans les 48 wilayas [départements] du pays, y compris dans le Sud saharien, avec des enfants et des personnes âgées, par une température de 50 °C ! Le souffle de la mobilisation est intact.

Ce rendez-vous coïncidait avec la célébration du 57e anniversaire de l’indépendance. La rue semble désormais situer sa mobilisation dans la continuation d’un processus de libération qu’aurait interrompu la mainmise de l’armée et du FLN sur le pouvoir dès la chute du régime colonial français en 1962…

Les slogans sont très clairs, ils affirment que c’est « le moment de reprendre notre indépendance » confisquée par une pseudo-élite politico-militaire. J’ai vu pleurer des personnes âgées très émues qui me disaient que, après avoir connu la guerre de libération, elles espéraient désormais voir la reconquête de l’indépendance de l’Algérie avant de disparaître. Ces sentiments très forts vibrent à l’unisson de l’engagement de la jeunesse. Cette nouvelle génération porte la reconquête de l’espace public en reprenant le flambeau de la lutte contre la dictature, la confiscation du pays et la corruption structurelle : « Martyrs, reposez en paix, nous sommes là pour défendre votre mémoire ! » Les revendications d’aujourd’hui sont clairement inscrites dans une continuité historique.

Le régime, toujours en place malgré la destitution de Bouteflika, manie depuis quelque temps la répression, et crescendo. Comment la rue réagit-elle ?

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