Geneviève Azam : « Devenir terrestre »

Dans sa Lettre à la Terre, Geneviève Azam récuse le traitement de la planète comme un objet à exploiter. Elle explique ici pourquoi elle a voulu s’engager plus personnellement dans la défense de notre demeure commune.

Économiste, membre d’Attac, enseignante, chroniqueuse à Politis, Geneviève Azam a troqué l’écriture à la troisième personne pour le « je ». Elle s’adresse à la Terre – et celle-ci lui répond. Par cet exercice, cet effort philosophique, historique, éthique et même poétique à l’ombre des catastrophes, mais aussi des résistances, elle tente d’atterrir et de « nous » faire atterrir. Selon elle, ce sont nos attachements qui nous engagent, et c’est donc en retrouvant les liens qui libèrent avec notre demeure commune que nous pourrons en prendre soin et refuser activement les destructions à l’œuvre et à venir.

Votre Lettre à la Terre paraît alors que son poumon vert, l’Amazonie, mais aussi les forêts d’Afrique brûlent de manière exponentielle. De quelle manière cela révèle-t-il nos cauchemars et nos responsabilités ?

Geneviève Azam : Ces feux sont en effet de véritables cauchemars qui se réalisent et s’accompagnent d’une infinie tristesse. Les incendies de forêts en Sibérie nous ont déjà alertés cette année, et nous éprouvons, dans notre corps et notre esprit, un sentiment de perte définitive suivi d’une grande révolte. Il faudra des décennies avant que les arbres repoussent. Certaines espèces disparaîtront et des plantations nouvelles feront leur apparition. Ce sont des forêts très anciennes qui ont brûlé. Pas seulement des arbres, mais des territoires peuplés : une faune, une flore, des humains et leur milieu de vie sont également partis en fumée.

« Notre monde va disparaître par le feu », déclare un chaman brésilien dans mon livre_,_ évoquant pour sa part le feu nucléaire. On a connu l’an dernier des feux quasi impossibles à maîtriser en Californie et en Suède. Les canicules et feux de forêt ont certes toujours existé. Mais ils revêtent aujourd’hui un caractère systémique en s’étendant à l’ensemble de la planète. Pour la forêt amazonienne, la destruction n’est pas seulement le fait du président Bolsonaro, même s’il a une responsabilité criminelle dans l’amplification présente de la déforestation et des incendies au profit de l’agrobusiness. Si la responsabilité humaine est engagée, elle est différenciée.

Comment êtes-vous passée des « on » et des « nous » impersonnels à un « je » épistolaire qui « représente une chance de retrouver une pensée enracinée et résistante » ?

J’ai ressenti la nécessité de m’engager beaucoup plus personnellement. Nous ne pouvons plus regarder de manière extérieure ce qui est en train d’arriver : nous y sommes engagés physiquement, psychiquement et collectivement. Une des origines des catastrophes est justement la mise à distance de la Terre, qui depuis des siècles a fait de nous des étrangers sur son sol, des passagers colonisateurs amputés de leur sensibilité. Nous devons incarner notre présence sur la Terre, écouter ses alertes. Ce que font les activistes quand ils disent : « Nous sommes la nature qui se défend. » Cette lettre et l’usage du « je » expriment le retour à une condition de terrestre, que je n’ai pas toujours été.

Que signifie abandonner une « vie hors sol », vous concernant ?

Quand j’écrivais Le Temps du monde fini, en 2010, j’ai été marquée par l’éruption du volcan islandais Eyjafjallajökull. Ce phénomène naturel a eu un impact immédiat sur les activités humaines. Il a notamment cloué les avions au sol pendant plusieurs jours. Alors qu’il faut réduire drastiquement le trafic aérien, la construction d’aéroports et les transferts de marchandises contre-saisonnières, la Terre, par son soulèvement ce jour-là, a rendu possible ce qui semblait de l’ordre de l’impossible. Elle m’est apparue alors comme une alliée. Je l’ai ressentie comme une présence concrète et comme un quasi-sujet, doté d’une autonomie radicale avec ses lois physiques et géophysiques, d’une part sauvage qui nous échappe. Une démesure qui donne la mesure. Il existe des choses auxquelles on ne doit pas toucher et sur lesquelles on ne peut agir.

Nous appartenons à la communauté des vivants, humains et autres qu’humains. J’ai voulu traduire à la fois cette appartenance terrestre et la reconnaissance d’une extériorité qui invite à une quête éthique et esthétique et à une forme de reconnaissance du sacré.

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