La Bosnie-Herzégovine, objet politique non identifié

Monstre institutionnel, le pays, victime des a priori contre l’islam, est touché par une émigration massive qui nourrit l’immobilisme politique, et voit la perspective d’une adhésion à l’UE s’éloigner.

Dimanche 4 septembre, sous le soleil estival de Sarajevo, environ deux mille personnes se sont réunies pour la première marche dans la capitale bosnienne en faveur de la cause LGBT. Sarajevo était la dernière capitale des Balkans à ne pas avoir suivi le mouvement. Durant un moment, les Bosniens (1) ont oublié la morosité dans laquelle se trouve le pays. Ce rassemblement est venu tordre le cou à beaucoup d’idées reçues. « Je suis confus. Sarajevo, cette ville censée être islamisée, wahhabisée, berceau du jihad […], a organisé, avec beaucoup de monde, de bonne humeur, et pas un incident, sa première gay pride », tweetait, non sans humour, l’enseignant à l’Université catholique de Lille et spécialiste des Balkans Loïc Tregoures, après le succès de l’événement.

Dans cet État où l’islam est la religion d’un habitant sur deux, les extrémistes voient une tête de pont idéale pour commettre des attentats en Europe quand d’autres, à l’instar d’Éric Zemmour, jugent l’islam incompatible avec la démocratie. Mais derrière cette peur, il y a cette vieille antienne de l’Europe chrétienne, que quelques personnalités voulaient inscrire dans le traité de l’UE en 2005. Parmi elles, Annette Schavan, vice-présidente de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) allemande, suivie par les dirigeants des États membres du groupe de Visegrád (2), tel l’ancien Premier ministre polonais Jarosław Kaczynski, et le Premier ministre hongrois, Victor Orbán. Celui-ci déclarait en 2015 que « l’islam n’a rien à voir avec l’Europe. Il s’agit d’un ensemble de règles qui ont été créées pour un autre monde et qui a été importé sur notre continent». La réponse du reis-ul-ulema (chef religieux musulman) de Bosnie-Herzégovine ne s’était pas fait attendre : il avait rappelé que le judaïsme et le christianisme étaient également nés hors d’Europe.

Reste que l’influence turque en Bosnie-Herzégovine, avec une communauté estimée à 200 000 personnes, est toujours importante, un siècle après la chute de l’Empire ottoman. En témoignent les drapeaux rouges au croissant et à l’étoile visibles en devanture de certaines mosquées, ou les scènes de liesse qui avaient eu lieu à Sarajevo après la victoire du « oui » au référendum sur la révision constitutionnelle turque en 2017.

À la nostalgie ottomane des élites traditionnelles vient s’opposer un panislamisme abstrait et modernisateur. « Je pense que beaucoup de gens ont des a priori négatifs sur l’islam. Ici, à Sarajevo, chacun le pratique librement. Il y a des petits groupes islamistes dans des villages du pays. Certains sont partis en Syrie, mais est-ce propre à la Bosnie ? demande Aldin, étudiant à Sarajevo. En tout cas, ça ne m’empêche pas de sortir prendre une bière au bar Vucko. Ce sont les meilleures de la ville ! » Il est « quasiment impossible de distinguer les Bosniens en fonction de leur communauté. Et les rares femmes que vous croisez en burqa dans les rues viennent des pays du Golfe », affirme Jelica, qui travaille à l’Institut français de Sarajevo. Tous deux étaient présents à la marche des fiertés. « C’est bien que l’on puisse parler de la Bosnie-Herzégovine autrement que par le prisme de la guerre ou du terrorisme, concède Grégoire, qui travaille pour l’ONU en Bosnie-Herzégovine. Par cette marche où tous les âges étaient représentés, les Bosniens ont voulu rappeler qu’ils sont attachés aux libertés individuelles. »

Il ne faut pas oublier que le territoire bosnien se situe bien au cœur du continent européen. C’est d’ailleurs avec des pays de l’UE que le pays réalise ses principaux échanges commerciaux (Allemagne, Croatie, Italie), que « neuf jeunes sur dix » veulent rejoindre, selon Adi, membre de l’orchestre de Sarajevo. Et ce malgré les aides à la reconstruction, estimées à presque 5 milliards d’euros. Un des programmes de soutien européens est l’Instrument d’aide de préadhésion (IAP), initialement d’un montant de 656 millions d’euros, mais dont l’enveloppe a été considérablement réduite (165 millions) sur la période 2014-2020. « Les efforts exigés par l’UE en matière de droits humains, de réformes économiques, de liberté de la presse sont inexistants », constate Jean-Baptiste Kastel, membre du bureau « élargissement » de la Commission européenne et anciennement en charge du dossier bosnien.

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