Le pari « russe » de Macron

Gagnante en terme d’image, cette stratégie n’est pas sans risques à moyenne échéance si elle ne donne pas de résultats tangibles. Le précédent des tentatives en direction de Donald Trump montre les limites de l’exercice.

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On sait Emmanuel Macron très préoccupé par sa stature internationale. Une image flatteuse dans le grand jeu diplomatique n’est jamais inutile quand on connaît des difficultés en politique intérieure. Étreindre théâtralement un président des États-Unis, être « à tu et à toi » avec un président russe, c’est assurément se donner une dimension que ne peuvent espérer ses concurrents hexagonaux. Il y faut ajouter un zeste de transgression, et quoi de plus transgressif que de se rapprocher de Vladimir Poutine, l’homme qui vient de sauver la dictature syrienne au prix de centaines de milliers de morts ? Et si, de surcroît, vous froissez un peu vos partenaires européens, allemands par exemple, vous faites preuve d’indépendance, et c’est encore mieux.

En France, cette diplomatie de la « forte personnalité » présente un autre avantage : elle renvoie immanquablement à la figure tutélaire du général de Gaulle. L’homme qui allait à Phnom Penh faire la leçon aux Américains, et prophétiser leur défaite au Vietnam. Il n’est pas certain que la spectaculaire offensive diplomatique d’Emmanuel Macron ait la même postérité. Entre autres raisons parce que la composante de politique française semble au moins aussi importante que les grands discours sur l’urgente nécessité d’empêcher un rapprochement russo-chinois. Gagnante en terme d’image, cette stratégie n’est pas sans risques à moyenne échéance si elle ne donne pas de résultats tangibles. Le précédent des tentatives en direction de Donald Trump montre les limites de l’exercice.

Que faut-il donc espérer de cette main tendue à Vladimir Poutine, qui s’est concrétisée, lundi, par des rencontres à Moscou, au niveau des ministres des Affaires étrangères et de la Défense ? Côté syrien, le mal est fait. Nous sommes donc invités à faire un deuil rapide des morts – tous des « terroristes », selon Poutine – ensevelis sous le « principe de réalité ». On nous dit qu’il est grand temps de tourner cette page honteuse, et de la tourner avec Bachar Al-Assad, dont on ne peut rien attendre, et surtout pas des élections libres. C’est donc plutôt du côté du dossier ukrainien que l’espoir est permis. Jean-Yves Le Drian a parlé de « fenêtre d’apaisement ». Gare tout de même à l’effet d’optique ! L’échange de prisonniers entre les deux pays, dimanche, apparaît surtout comme un marché de dupes. D’un côté, la libération de l’auteur présumé du tir de missile qui a abattu en 2014 un avion de ligne néerlandais (298 morts), de l’autre, celle du cinéaste Oleg Sentsov, ridiculement accusé de terrorisme. Un coupable contre un innocent… Difficile de voir là un recul de Poutine ! Le sort du Donbass, cette région orientale russophone de l’Ukraine, demeure très incertain. Mais il existe d’autres raisons qui n’invitent pas à l’optimisme. Elles sont culturelles, et donc plus profondes que tous les différends diplomatiques.

Le tournant violemment anti-occidental opéré à partir de 2011 par Vladimir Poutine, son rapprochement avec l’Église orthodoxe ont réveillé un nationalisme grand-russe qui charrie des valeurs ultra-conservatrices – une homophobie d’État, par exemple – qui forcent l’admiration de Marine Le Pen. Une culture qui se diffuse à l’extérieur en soutien des extrêmes droites par un « soft power » qui n’est pas toujours très « soft » ! L’évocation des droits de l’homme, ou des libertés politiques les plus élémentaires, à laquelle s’est essayé Emmanuel Macron à Brégançon laisse également de marbre l’homme du Kremlin. Là aussi, gare aux mirages ! Si les élections locales de dimanche ont traduit un désaveu de Poutine, c’est au profit d’opposants triés sur le volet, et qui soutiennent le président russe sur l’essentiel. Les autres ont été interdits, et parfois emprisonnés.

Enfin, l’idée, qui n’est certainement pas celle de Macron mais qui circule dans une partie de la gauche, selon laquelle ce personnage, avec ses valeurs ultraréactionnaires et liberticides, peut constituer un contrepoids aux États-Unis est d’une autre époque. Trump et Poutine ont plus de points communs que de divergences. Et l’anti-américanisme ne peut pas tout justifier. Mais c’est ici qu’il faut peut-être déplacer le curseur. Bien sûr, il faut « parler » avec Poutine, selon une formule assez ambiguë pour plaire à tout le monde. Mais il faut surtout s’attaquer aux causes premières et historiques de la crise entre la Russie et les Occidentaux. Et celles-ci sont peut-être ailleurs qu’à Moscou. Le sentiment d’encerclement que Poutine a exploité pour muscler son pouvoir à l’intérieur comme à l’extérieur n’est pas imaginaire. À partir de 1997, et pour plusieurs années, la doctrine Brzezinski, du nom de l’ancien secrétaire d’État américain, n’a cessé de guider la politique américaine. Il s’agissait explicitement d’un programme de démantèlement de la Russie en trois États croupions (1). Des pans ont été enfoncés dans l’ex-empire soviétique avec des avancées menaçantes de l’Otan. Paradoxalement, se rapprocher de Moscou sans absoudre de ses crimes un régime peu avenant passe donc par un discours ferme à l’attention des États-Unis et de leurs alliés. On n’en voit pas aujourd’hui le moindre signe. De Gaulle était lui-même quand il désengageait la France du commandement intégré de l’Otan. Voilà qui serait vraiment transgressif, sans faire la cour à l’ami russe de Marine Le Pen.


(1) Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de Jean-Jacques Marie, La Russie sous Poutine, Payot, 2016.


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