« Les mégafeux sont liés à des choix de société »

La philosophe Joëlle Zask pointe la responsabilité humaine dans les incendies qui ravagent tous les continents. Et martèle qu’il est urgent d’arrêter de vouloir dominer la nature.

L’Amazonie, la Sibérie, l’Afrique subsaharienne, le Groenland, l’Indonésie, la Californie, le Portugal… Ces deux dernières années, les flammes ont ravagé des millions d’hectares sur tous les continents. Joëlle Zask s’interroge dans son nouvel essai, Quand la forêt brûle, sur ce que représentent les mégafeux (selon la terminologie de Jerry Williams, ancien responsable du service des forêts américain) et s’attache à montrer la dimension globale et systémique de ces phénomènes « cataclysmiques à l’échelle humaine ». Elle affirme que nos sociétés sont entrées dans le pyrocène, l’ère du feu, et qu’elles devraient en profiter pour remettre en cause la domination humaine de la nature, notamment en réinventant nos liens avec les arbres.

Est-il vraiment possible de définir ce que sont les mégafeux ?

Joëlle Zask : L’intensité et l’étendue sont leurs premières caractéristiques. Ils ne représentent qu’une petite partie des feux, car ils coexistent avec des feux d’entretien, des feux saisonniers, etc., mais ils sont responsables de 90 % des surfaces brûlées aujourd’hui. Cette année, en Sibérie, douze millions d’hectares sont partis en fumée, plus d’un million en Bolivie… Ensuite, les mégafeux sont clairement des effets du réchauffement climatique et contribuent eux-mêmes à celui-ci : émissions de gaz à effet de serre, de dioxyde de carbone, de méthane ; pluies de suie sur les surfaces enneigées qui accélèrent la fonte des glaces ; intrusion dans des mines abandonnées qui font émerger les métaux enfouis, dont les substances toxiques polluent les sols, les rivières et empoisonnent les gens… En septembre et en octobre 2015, les mégafeux dans les forêts humides d’Indonésie ont généré plus de gaz à effet de serre que l’activité économique américaine tout entière, et provoqué la mort prématurée d’environ 100 000 personnes. Enfin, les mégafeux sont incontrôlables : aucun outil humain, aucune technologie (radars, robots, exosquelettes pour pompiers, simulations…) ne peut les éteindre. Seules la pluie, la neige, la diminution du vent ou la disparition de tout combustible peuvent en venir à bout.

Les mégafeux sont pris dans une multitude de cercles vicieux…

En effet, plus il fait chaud, plus les arbres sont fragiles, plus la quantité de matière sèche est importante. La chaleur favorise également la prolifération de certains insectes qui infestent les forêts et rendent les arbres encore plus vulnérables. Au final, il y a tellement de bois mort au sol que les forêts se transforment en torche à la première étincelle.

Quel a été votre déclic pour étudier les mégafeux ?

En août 2017, j’ai été en contact avec une forêt brûlée que je connais bien, au cap Bénat, dans le Var. Je n’ai pas vécu le feu lui-même, ni la perte d’une maison, mais j’ai fait l’expérience de ce paysage complètement dévasté, méconnaissable, bouleversant les sens et désorientant, qui a été un déclencheur. Le sentiment de désolation, de perte irréversible, m’a mise sur la piste d’un phénomène hors norme. Ce que j’ai découvert en croisant des sources très variées (biochimie, écologie, anthropologie, foresterie, géographie, etc.) va au-delà de ce que j’imaginais. Je ne m’attendais pas à un phénomène aussi total, dont je ne comprends pas qu’on n’ait pas commencé à en parler dans les médias il y a déjà dix ans. Il a fallu un battage autour de la forêt amazonienne pour que le sujet émerge enfin, sans certitude qu’il persiste dans l’esprit des gens. J’ai supposé qu’écrire sur les mégafeux serait pour le lecteur un accélérateur d’opinion, une source d’intensification de sa conscience écologique, comme cela l’a été pour moi. Car il y a vraiment beaucoup à faire pour s’en prémunir et les prévenir.

Votre réflexion émerge donc du lien que vous avez construit avec un paysage ?

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