Lois de bioéthique : la griserie technophile

Le biologiste Jacques Testart, pionnier de la procréation assistée, veut alerter sur les dangers potentiels de « progrès » scientifiques et sociaux tels que la PMA pour toutes.

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C’est une véritable révolution technocentrée qui s’opère dans notre culture avec la révision actuelle des lois de bioéthique. Jusqu’à récemment, les valeurs de la « bioéthique à la française » reposaient sur quelques grands principes : on revendiquait la dignité jusque chez l’embryon ; on exigeait le respect de l’intégrité des personnes, notamment en interdisant leur conformation génétique ; on posait fermement le consentement aux actes biomédicaux ainsi que la justification de ces actes et leur réalisation hors marché ; on plaçait la précaution au-dessus de l’innovation. Tous ces principes sont en passe d’être balayés au nom du progrès scientifique et technique, qu’il soit réel ou fantasmé (« PMA pour toutes », GPA). Il faudrait trouver une solution technique à tous les aléas de la vie, comme en imposant au législateur (en 2011) le « bébé-médicament », qui s’est vite démontré sans usage, ce que certains avaient fait savoir en temps utile.

Aujourd’hui, les institutions en charge de conseiller la bioéthique (Comité national d’éthique, Office parlementaire, Conseil d’État…) font preuve d’une griserie technophile jamais vue, conforme à la « sacralisation de la technique » (Jacques Ellul), pour lever des interdits importants au nom du progrès médical et social et de la compétitivité nationale. Certaines de leurs propositions sont inscrites dans le projet de loi de bioéthique, d’autres sont en attente de « l’évolution de la société » et feront surface lors de la prochaine révision des lois.

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Parmi ces propositions : le recours à la procréation assistée sans indication médicale au risque de la généralisation progressive des conceptions artificielles pourvu qu’on sache en réduire les servitudes ; le dépistage des risques génétiques dans la population, en particulier chez les parents potentiels, alors même que les thérapies géniques demeurent largement impuissantes et que la solution la plus probable aux angoisses ainsi créées chez beaucoup de bien-portants sera de recourir à davantage de FIV avec tri des embryons (DPI) ; l’extension du DPI à tous les embryons conçus in vitro ainsi que l’élargissement des particularités qui seront recherchées pour être éliminées ; la création d’embryons pour la recherche alors que les Britanniques, qui font ça depuis quarante ans, n’en ont pas obtenu les résultats promis ; le feu vert donné aux travaux pour modifier le génome des embryons, certains qualifiant ces interventions de « soins » à l’embryon afin d’ouvrir la possibilité de leur transfert in utero ; les recherches pour transformer des cellules banales en gamètes, ouvrant la voie au DPI universel en supprimant les contraintes médicales et en augmentant l’acuité eugénique à partir d’embryons innombrables. Le nouvel eugénisme avance sans véritable résistance parce qu’il se veut non coercitif et démocratique (1).

Malgré ces révolutions attendues, la « PMA » est le thème quasi exclusif des médias. Même si l’insémination des lesbiennes et femmes seules devrait pouvoir se passer de la technoscience tant cet acte est à la portée de n’importe qui, le plus problématique étant le recrutement du donneur. Alors, quand Caroline Mécary (2) défend dans Politis le « don dirigé : qu’un couple de femmes vienne dans un Cecos avec un ami acceptant de faire un don pour elles », nous demandons : pourquoi aller dans un Cecos (centre d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains) plutôt que pratiquer l’auto-insémination (ce que j’ai nommé « procréation convivialemant aidée »), pourvu que le sperme soit espéré « normal », ce qui arrive encore assez souvent et ne nécessite pas l’insémination dans l’utérus ? Tout se passe comme si était recherchée une technicisation labellisée sans craindre la médicalisation des moments les plus intimes, où l’acte s’inscrit dans la médecine froide plutôt que dans la relation affective. Ce refus d’autonomie est la face triste du « progrès » dénoncé par Ivan Illich (dans Némésis médicale, 1975) et conduit à une bioéthique libertarienne conforme à la poussée transhumaniste (3). Pourquoi aussi exiger d’élargir le champ d’action de l’IAD (insémination artificielle avec don de sperme) aux lesbiennes avant d’avoir modifié les règles en cours dans cette pratique, lesquelles visent la qualité du produit-enfant par des restrictions eugéniques concernant la sélection du donneur puis son appariement avec la femme receveuse ?

La légalisation de la « PMA pour toutes » ne concernera pas seulement l’existence des femmes seules ou homosexuelles. En effet, le genre ne pouvant être considéré comme une nouvelle « indication médicale » donnant accès à la PMA, c’est la notion même de justification des actes qui a été supprimée, ouvrant le droit aux techniques procréatrices à tous les demandeurs, y compris pour des actes non clairement revendiqués par les lesbiennes comme la FIV. Or, avec la sélection de tous les embryons produits par FIV, c’est le DPI pour toutes et tous qui se profile, dès que les gamètes ne seront plus délivrés par les demandeurs mais générés en laboratoire à partir de cellules banales selon une technologie dont la présente loi autorise la mise au point… Comment ne pas voir une logique dans cet enchaînement instrumental qui commence par le tuyau en plastique de l’insémination et culmine avec le grand tamis génétique pour éliminer les humains inconvenants, après avoir généralisé la fabrication des bébés en éprouvette ? Comme pour signifier que les techniques de procréation n’échappent pas à la marchandisation, les députés viennent de décider (septembre 2019) que le recueil et la cession des gamètes pourront se faire dans des structures à but lucratif.

Je ne défends pas la famille traditionnelle avec papa, maman et bébé, et j’admets très bien que des couples de femmes constituent une famille et même recourent à la médecine si l’infertilité les affecte. Aussi, je n’irai pas manifester contre la « PMA pour toutes », il est des causes beaucoup plus graves, mais je m’insurge contre ce consensus des médias de gauche qui fabriquent une opinion en évitant les points de vue contraires ou en les assimilant à l’expression de cathos réactionnaires. On dit que l’opinion a changé, mais elle ne s’est pas forgée toute seule, et si la cause de la GPA progresse après celle de la PMA, ce n’est pas l’effet de progrès techniques : certains lobbys et médias y ont une large part de responsabilité, hors du « débat démocratique » toujours revendiqué.


(1) Voir mon site : jacques.testart.free.fr

(2) Lire Politis n° 1563, 25 juillet 2019.

(3) Lire Au péril de l’humain. Les promesses suicidaires des transhumanistes, Agnès Rousseaux et Jacques Testart, Seuil, 2018.


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