Navi Pillay, une vie de justice

Du Rwanda à la Syrie, l’avocate sud-africaine secoue depuis vingt-cinq ans les hautes sphères internationales. Rencontre avec une enfant de l’apartheid.

Navanethem Pillay est une femme pressée. À 77 ans, le quotidien de cette juriste internationale est à l’image de sa carrière, sans répit. De Bruxelles à Miami, Genève ou Kuala Lumpur, elle enchaîne conférences à l’université et réunions d’ONG. « Quand j’ai pris ma retraite il y a cinq ans, j’ai d’abord pensé que je ne ferais plus rien », s’amuse-t-elle. Mais il lui était, semble-t-il, impossible de cesser de dénoncer les discriminations contre lesquelles elle a lutté toute sa vie. Des « cours d’injustice » de l’Afrique du Sud ségrégationniste aux couloirs feutrés de la diplomatie internationale, l’avocate des opprimés et juge des puissants raconte sa carrière sans fioritures ni fausse modestie. La parole sèche, précise, un rien ironique. La fierté de ceux qui mesurent le chemin parcouru.

Née en 1941 dans une famille modeste d’origine tamoule, Navanethem – dite Navi – Pillay grandit dans un quartier pauvre de Durban, en Afrique du Sud. Fille, de couleur, pauvre, elle comprend très vite ce que signifie être en bas de l’échelle sociale. « J’ai vu mes parents batailler pour nous faire vivre. J’ai vu les adultes autour de moi humiliés à cause de leur couleur de peau, leur statut social. Tout cela m’a poussée à apprendre et à défendre nos droits. » À l’âge où la plupart des filles indiennes de son entourage sont mariées par leur famille, Navi Pillay poursuit sa scolarité avec le soutien de ses parents. Et quand la gamine, brillante, s’apprête à renoncer à l’université faute de moyens, le directeur de son école fait le tour du quartier pour rassembler les fonds nécessaires aux études de « celle qui peut devenir quelqu’un ».

En 1967, la jeune diplômée est la première femme de couleur de la province du Natal, et vraisemblablement du pays, à ouvrir son propre cabinet juridique. Mais quand on l’interroge sur la témérité d’une telle décision, l’avocate soupire : « Avais-je le choix ? » Et d’expliquer doctement : « Quand j’ai postulé dans les grandes firmes juridiques, blanches, on m’a tout d’abord répondu : “Mais vous êtes mariée, que ferons-nous si vous décidez d’avoir des enfants ?” C’est une discrimination de genre. Puis on m’a dit : “Votre père est-il un homme d’affaires ? Pouvez-vous nous apporter des client·e·s ?” Ce qui m’était bien entendu impossible avec mon origine sociale. C’est donc une discrimination de classe. Enfin, on m’a expliqué qu’il était inenvisageable que des secrétaires blancs reçoivent des ordres d’une personne noire. Ce qui est une discrimination raciale. Les rares cabinets indiens et noirs étant par ailleurs en trop grande difficulté pour recruter, je n’ai donc eu d’autre choix que de lancer mon propre bureau. » CQFD. « De grands avocats m’ont dit que j’étais bien présomptueuse de penser qu’une femme pourrait diriger sa propre structure juridique, se souvient-elle. Ce cabinet a tenu près de trente ans. »

Les débuts n’en sont pas moins difficiles. Les magistrats blancs ignorent leur consœur, les avocats noirs l’appellent « ntomazaane » (« fille » ou « gamine »). Navi Pillay fait profil bas, encaisse, récupère les cas de confrères débordés et se bâtit petit à petit une réputation. Activistes anti-apartheid, fermiers expropriés, ouvriers syndicalistes, femmes battues : son bureau est un petit théâtre des opprimés. Mais c’est avec la loi qu’elle bataille. Dans un système raciste et aveugle, les victoires s’obtiennent de haute lutte. Comme en 1973, quand elle obtient la reconnaissance des droits des prisonniers politiques enfermés avec Nelson Mandela à Robben Island. « Les conditions de détention étaient terribles, et mon client, Kader Hassim, était en cellule d’isolement pour les avoir dénoncées », raconte-t-elle. Soutenue par ses confrères, elle attaque en justice l’autorité carcérale. « Pour la première fois, la Cour suprême a établi que les prisonniers n’étaient pas des propriétés de l’État, mais des êtres de droit, et a défini ces droits, explique-t-elle. Cette décision a bénéficié à tous les détenus du pays. »

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