Sauver la planète grâce aux high-tech ?

Les apprentis sorciers ne manquent pas de capital.

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De plus en plus, les « solutions » proposées pour ralentir la dégradation écologique de la Terre relèvent de hautes technologies récemment développées et sur lesquelles nous n’avons pourtant aucun recul. Par exemple, le Giec mentionne maintenant plus facilement les techniques de la géo-ingénierie. Celles-ci visent à agir sur les grands équilibres de la biosphère pour « réparer la Terre » : fertiliser les océans pour favoriser le phytoplancton, qui absorbe beaucoup de CO2 ; réfléchir le rayonnement solaire en vaporisant divers types de nanoparticules dans l’atmosphère ; ou capturer le carbone émis par les industries et l’envoyer dans les profondeurs de la croûte terrestre. Un autre ensemble de techniques dont on attend beaucoup est celui des biotechnologies : machines, outils et usines « biologiques », micro-organismes fabriqués pour transformer de la biomasse en essence, « édition » des génomes, forçage génétique (gene drive).

Le forçage génétique consiste à obliger un organisme à exprimer un gène ou une mutation génétique avec une probabilité proche de 1 (c’est-à-dire que l’événement est presque sûr), ce qui n’est pas le cas dans la nature, où il y a du hasard. On envisage ainsi de « produire » des moustiques génétiquement modifiés et qui transmettent obligatoirement la modification à leur descendance. Relâcher des moustiques ou des « mauvaises » herbes stériles dans l’environnement permettrait par exemple de se débarrasser rapidement de toutes les espèces et variétés qui nous embêtent.

Les applications agricoles et militaires de cette technique sont vertigineuses, mais certainement pas de nature à sauver la planète (1). La recherche est financée en particulier par la Darpa, agence militaire états-unienne très bien dotée et dont le but affiché est le changement disruptif, par plusieurs ministères de l’Agriculture, de l’Énergie ou de la Recherche (États-Unis, Chine, Grande-Bretagne, France…), la Fondation Bill et Melinda Gates et d’autres fondations, des firmes transnationales comme Monsanto-Bayer, DuPont-Dow ou BP, engagées dans de multiples partenariats public-privé, et par du capital financier, equity funds et capital-risque, hedge funds… Autant dire que les apprentis sorciers ne manquent pas de capital.

En Europe, un rouage important de la décision publique est l’Efsa (Agence européenne pour la sécurité alimentaire), qui doit rendre un avis sur le gene drive en 2020. L’association Corporate Europe Observatory a révélé que les six experts qui forment le groupe de travail choisi par l’Efsa entretiennent tous des liens avec des firmes impliquées, et/ou bénéficient de financements de la Darpa ou de la Fondation Gates. Dans sa grande largeur d’esprit, l’Efsa n’a retenu que des biologistes très spécialisés : ni philosophie ni sciences sociales au menu (2). Quant aux peuples, ils en entendront parler lorsqu’une loi réglementant le forçage génétique sera discutée au Parlement européen, trop tard. Il est urgent de se saisir des choix techniques faits au nom de la « croissance verte ».


(1) Voir les publications d’ETC Group sur le site de l’association : www.etcgroupe.org.

(2) « EFSA gene drive working group fails independence test », CEO, 28 juin 2019, www.corporateeurope.org.


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