À Paris, les sans-papiers en grève pour leurs droits

Une centaine de travailleurs sans-papiers se mobilisent depuis ce mardi 1er octobre. Ils demandent leur régularisation et la fin de leur exploitation.

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Dans l’agence d’intérim Proman, dans le Xe arrondissement de Paris, on ne remarque même plus les employés derrière leur bureau. Dossards rouges de la CGT sur le dos, quelque 40 intérimaires grévistes ont fait irruption. « On est là, ça peut-être pour des jours, des mois s’il le faut », lance Mohamada Dango, un pin’s « délégué » accroché à son t-shirt. « On sait que ça va être compliqué mais on veut nos papiers. De toute façon, sans papiers, on peut être renvoyé du jour au lendemain. » Éboueur en intérim depuis cinq ans, il fait partie des 130 commis de cuisine, femmes et hommes de ménages, manutentionnaires, ouvriers de routage, poseurs de voies et autres travailleurs sans-papiers mobilisés dans toute l’Île-de-France ce mardi 1er octobre. Douze piquets de grèves ont été organisés simultanément avec une seule revendication : la régularisation des travailleurs en situation irrégulière afin de mettre fin à l’exploitation qu’ils subissent. Parmi les entreprises visées figurent notamment Campanile, l’UGC ou encore des restaurants comme KFC ou Léon de Bruxelles.

Mohamada Dango, en France depuis six ans a déjà vu plusieurs demandes de régularisation déboutées. Comme beaucoup d’autres, ce Malien de 29 ans s’est fait embaucher sous un autre nom et ne peut donc pas accéder à ses droits : « Je cotise mais je ne touche rien ! Quand je vais chez le médecin, j’ai le droit à l’Aide médicale d’Etat (AME). Mais chez le médecin, on te prescrit des médicaments, et l’AME ne marche pas dans les pharmacies. »

« Ils ne peuvent pas faire valoir leur droit. Tout le monde est au courant mais ils n’existent pas », complète Philippe Tixier. Pour illustrer son propos, le secrétaire général de la CGT intérim sort son téléphone et montre une vidéo tournée dans un site d’Haudecœur, entreprise d’importation de produits alimentaires à La Courneuve. On y voit des employés déchargeant mécaniquement des sacs, qu’ils mettent sur leur dos. « Et ils font ça toute la journée ! Le soir, ils ont porté une tonne ! L’entreprise pourrait acheter une machine mais ils laissent ces gens se casser et une fois cassés, ils les changent. Qu’est-ce que tu veux qu’ils gueulent ? »

© Politis

À quelques centaines de mètres de l’agence Proman, à deux pas de la place de la Bastille, le restaurant Sukiyaki n’ouvrira pas de la journée. Lui aussi est occupé par ses quatre salariés sans-papiers. Après trois heures de négociations avec les gérants de l’établissement, Abdourahmane Guiro passe la porte de l’établissement la mine fatiguée. « Ils lui ont mis des gros coups de pression », confie une militante CGT. Embauché et payé comme un commis, il officie en fait en tant que serveur pour un salaire de 1 500 euros par mois, dont 400 en cash. Travail six jours sur sept, horaires extensifs d’environ cinquante heures par semaine, il encaisse pendant deux ans et demi. Jusqu’au licenciement d’un de ses collègues en salle : « Je travaillais avec le nom de mon cousin, et je dépensais tout, je ne gagnais pas assez. Comme je faisais le travail pour deux, j’ai demandé d’augmenter mon salaire et de travailler en mon nom. Ils ont refusé car je n’avais pas les papiers et ont ajouté que s’ils avaient su que je n’avais pas les papiers, ils ne m’auraient pas payé autant. Là, je me suis senti mal, alors je suis allé à Bobigny. »

À Bobigny, il trouve une des permanences CGT qui aident les travailleurs sans-papiers dans l’obtention de leurs droits. Marilyne Poulain, pilote du collectif immigration à la CGT et coordinatrice du mouvement, fait partie de ces accompagnateurs : « Des cas comme ça, on en voit tous les jours dans les permanences. Les employeurs ne jouent pas le jeu pour les démarches de régularisation. » Du cas par cas, l’action est donc devenue collective. Depuis le mois de mai, différentes permanence de la CGT mettent en contact les travailleurs sans-papiers afin qu’ils puissent se réunir et organiser leur mobilisation afin de « créer un rapport de force ».

Même si de grosses mobilisations avaient déjà eu lieu en fin de décennie dernière, celle-ci est la première depuis 2012, et la « circulaire Valls » où de nouveaux critères de régularisation ont été fixés. Aujourd’hui, un étranger sans-papiers présent depuis trois ans sur le territoire français doit par exemple justifier vingt-quatre mois de travail, dont huit durant les douze derniers mois. Le rôle de l’employeur est donc crucial dans les démarches des sans-papiers. Ce que dénonce Marilyne Poulain, qui demande une réécriture complète de la circulaire :

Aujourd’hui le système donne le pouvoir à ceux qui ne jouent pas le jeu et n’ont aucun intérêt à le faire. L’État entretient donc une catégorie de sous-travailleurs alors que des pans entiers de l’économie ne pourraient pas tourner sans eux.

Le lendemain matin, la réussite de l’action était variable. « On part de négociations en négociations. Avec le Flandrin [restaurant cossu du XVIe arrondissement, NDLR] par exemple on a tous les documents et une garantie d’emploi jusqu’à la fin des recours. Par contre avec l’entreprise Cervus [intérim dans le BTP, NDLR] à Levallois, les discussions sont bloquées. C’est un vrai sujet qui nous inquiète », rapporte la pilote du collectif immigration à la CGT. Un de ses collègues de la section commerce de Paris complète : « Avec les grands groupes, on arrive à négocier et à s’accorder. Ce n’est pas la première fois qu’on négocie avec une entreprise comme Léon de Bruxelles. Ceux qui ne discutent pas ce sont ceux qui ne veulent pas respecter les conventions. »

À l’heure où nous bouclions cet article, cinq piquets de grève avaient été levés. La mobilisation devrait tout de même se poursuivre, la CGT ne souhaitant pas stopper le mouvement sans une position claire de l’État sur le statut des travailleurs et une réinterprétation de la loi.


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