À Paris, militants climat et gilets jaunes occupent un centre commercial

Des militants écologistes, notamment d'Extinction Rebellion, des gilets jaunes et des militants contre la répression ont occupé ce week-end pendant plus de 17 heures un centre commercial parisien. Une dénonciation festive et pacifique de la société de consommation.

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Dans les allées du centre commercial parisien Italie 2 (XIIIe arrondissement), les badauds et clients matinaux se baladent tranquillement de magasin en magasin, sous les lumières blafardes des néons et celles plus agressives des écrans publicitaires. À 10 heures, samedi 5 octobre, une foule inhabituelle s’agglutine à l’entrée principale, débordant les vigiles et bloquant les portes pour laisser entrer un flot encore plus important de personnes. « Travaille, consomme, et ferme ta gueule », chantent les militants qui investissent les lieux joyeusement.

Chacun connaît son groupe, chaque groupe connaît sa mission : certains s’allongent pour un die-in, les bloqueurs utilisent palettes, chaînes, chaises et leurs propres corps pour cadenasser les accès tandis que les médiateurs aux gilets orange – les peace keepers – apaisent les commerçants et passants et leur expliquent le but de l’opération. C’est évidemment la société de consommation globale, destructrice de biodiversité et incarnation des excès du productivisme qui est visée. Les rideaux de fer se baissent un à un. Le cordonnier, amusé, sort faire quelques photos, puis retourne travailler dans son atelier. Des cordistes escaladent la façade pour déployer deux grandes banderoles significatives. La première clame : « Détruisons les palais du pouvoir. Construisons les maisons du peuple. » La seconde déclare : « Gilets jaunes, gilets noirs, gilets verts. Ensemble, détruisons ce qui nous détruit. »

Lieu autogéré pacifique et joyeux

Le fil rouge de cette action est la convergence des luttes dans la désobéissance civile non violente. Si le mouvement Extinction Rebellion semble aux commandes, on retrouve aussi des gilets jaunes, le Comité de libération et d'autonomie queer (Claq), Youth for Climate France, Désobéissance écolo Paris, la revue Terrestres ou encore le comité Vérité et Justice pour Adama. Certains membres ont fait un passage éclair dont Assa Traoré qui en profite pour prendre la parole :

Quand on parle d’écologie, de répression policière, on ne peut pas le faire sans parler des quartiers populaires, sans parler de ce qui se passe en Afrique, en Asie. Il était important que nous soyons là, car nous sommes tous devenus des soldats malgré nous face à cette machine de guerre qu’est le système, et que nous devons faire tomber !

La foule clame « Justice pour Adama ». Deux manifestants hongkongais prennent également le micro pour asséner que, de Hong-Kong à Paris, c’est le même combat contre la répression.

En quelques heures, Italie 2 devient un lieu autogéré pacifique et joyeux : un coin fumeur s’improvise, une cantine s’installe, ainsi que des toilettes sèches et des pissotières pour compléter ceux réquisitionnés au théâtre Le 13e Art. Au rez-de-chaussée, des conversations s’engagent entre les militants et les flâneurs du samedi qui s’interrogent sur l’action, qui apportent parfois un café en soutien. La grille coupe-feu séparant la zone autogérée de la zone ouverte au public devient la limite visible entre deux mondes qui s’affrontent. Dans l’après-midi, une séance de méditation de part et d’autre de cette frontière de fer s’improvise. Un samedi hors du temps dans ce « temple de la consommation ».

Une odeur de cookies chauds envahit les allées. Le stand d’une petite entreprise a été repris par quelques jeunes militants pour le climat qui spontanément décident de cuisiner. Certains apparentent cela à du vol, d’autres affirment que c’est aussi pour ne pas gaspiller la pâte puisque la commerçante leur a dit qu’elle ne pourrait plus s’en servir le lendemain. La discussion et les débats rythment chaque recoin du centre-commercial. Et des AG (assemblées générales) ont lieu régulièrement pour s’organiser concrètement, un mur à idées est rapidement rempli. Un besoin de s’exprimer émerge rapidement, alors certains dansent, chantent, collent des stickers, et d’autres s’arment de feutres. Au-delà des traditionnelles banderoles, les vitrines, les panneaux publicitaires, les murs deviennent des zones d’expression libre. Un mini-sondage sur « Qui est pour la violence ? » apparaît sur un mur. Les bâtonnets sont plus nombreux dans la case Oui, mais chacun y va de son commentaire : « quand c’est stratégique », « bof », « le pacifisme collabore encore », « même Harry Potter est violent »...

Cuisiner, danser, jouer aux cartes…

« C’est l’un des risques que nous prenons avec cette action de convergences des luttes, confie l’un des membres d’ Extinction Rebellion, qui a participé à l’organisation de l'événement. Nous ne pouvons pas garantir que les 1 000 personnes présentes ici ont le même avis sur le mode d’action, sur l’attitude à adopter face à la police… Mais nous répétons que tout doit se faire dans la non-violence. » Certains membres d’Extinction Rebellion ont refusé de participer à cette action par crainte de débordements et attendent la suite de la semaine de rébellion pour agir.

Pour Antoine et Anna, trentenaires parisiens, « cette action qui accepte tout le monde est un beau symbole ». « Nous montrons que nous sommes capables de nous réunir sur l’injustice climatique, sociale, raciale. Cette action tranquille permet de créer un espace de résistance, même temporaire, avant de passer à l’étape d’après : sortir du symbolique pour aller vers le champ économique », ajoutent-ils.

Le gilet jaune de Michèle est devenu un objet de curiosité. Les dates de tous les actes des gilets jaunes y sont inscrites. « J’ai même dû coudre une rallonge de tissus mais je garde le dos libre pour inscrire les prochaines », s’amuse-t-elle. Arrivée avec sa petite bande après la marche de l’Acte 47, elle applaudit l’idée d’occuper un centre-commercial avec des militants écologistes. « On nous ment sur tout, et aussi sur l’écologie ! Et quand je vois le bétonnage à outrance partout, pour construire des centre commerciaux, des immeubles, je suis révoltée », fulmine cette habitante d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) qui déplore la disparition des maisons, des espaces verts et de la vie de quartier. Son mari, Jean-Claude abonde dans son sens : « C’est la course à l'échalote tout le temps depuis quelques années : produire, produire et encore produire ! Par exemple, l’obsolescence programmée de l’électroménager, ils nous obligent à toujours acheter davantage. » Au moment des premières alertes sérieuses d’intervention policière, ils sont restés pour gonfler les rangs des bloqueurs de l’entrée Est.

Semaine de rébellion internationale

À 20 heures, heure de fermeture du centre commercial, les forces de l’ordre se rapprochent des entrées. À l’extérieur, ils donnent la première sommation. À l’intérieur, les bloqueurs sont de plus en plus sollicités, même si de nombreuses personnes ont quitté les lieux par peur de l’intervention policière. D’autres vaquent à leurs occupations : cuisiner, danser sur du Michaël Jackson, jouer aux cartes et même dormir. Une heure plus tard, nouvelle phase d’effervescence car les béliers des forces de l’ordre approcheraient dangereusement.

Les CRS parviennent à franchir une porte dérobée du magasin Nature & Découverte, situé au premier étage, mais la résistance s’organise malgré l’utilisation d’un gaz particulièrement irritant pour repousser les militants. La barricade faite de palettes, de chaises, de tables tient le coup, et les forces de l’ordre se replient. Les street-medics s’activent pour tenter d’apaiser les plus touchés par le gaz qui a envahit tout l’espace clos. Puis, plus rien. Les fourgons et les gyrophares bleus quittent définitivement le quartier vers 23 heures. L’occupation se poursuit jusqu’à 4 heures du matin, moment où l’ultime AG décide de quitter les lieux, sans violence, sans affrontement. L’opération baptisée « Dernière occupation avant la fin du monde » est une victoire encourageante pour les militants d’Extinction Rebellion, à l’aube de la semaine de rébellion internationale qui débute ce lundi à Londres, Paris, Berlin, New York, Buenos Aires, Melbourne…


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