Laurent Jeanpierre : « Les gilets jaunes ont proposé une relocalisation du politique »

Le politiste Laurent Jeanpierre a observé comment le mouvement des gilets jaunes est parvenu à remobiliser des groupes populaires réfractaires jusque-là à la politique, autour de préoccupations concrètes.

Olivier Doubre  • 30 octobre 2019 abonné·es
Laurent Jeanpierre : « Les gilets jaunes ont proposé une relocalisation du politique »
© Sur un rond-point de Carcassonne, au début du mouvement.Valentino BELLONI/AFP

In girum imus nocte et consumimur igni » : « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu. » Cette locution latine, parfois attribuée à Virgile et reprise par Guy Debord pour décrire notre condition commune dans « la nuit » de la société du spectacle et de la consommation, a semblé, pour Laurent Jeanpierre, correspondre à « la tonalité » de la contestation des gilets jaunes de l’année passée, voire, au-delà, délivrer « l’allégorie d’une époque ». Son ouvrage (1), fruit d’une recherche approfondie, analyse notamment le rôle important du « proche », ou du « local », en tant que nouvel enjeu d’imagination et d’élaboration politiques, dans ce mouvement qui s’est tenu à l’écart des idéologies et des organisations militantes classiques. Non sans dissimuler combien la mobilisation des gilets jaunes a, du coup, « ébranlé », ou « déstabilisé » au départ le chercheur qu’il est, pourtant habitué aux mouvements sociaux, lui intimant une certaine prudence, voire une modestie scientifique, posture pour le moins inhabituelle chez nombre d’intellectuels.

Diriez-vous que vous avez écrit un essai de « modestie scientifique », puisque vous reconnaissez, dès l’introduction, avoir été « déstabilisé » ou ébranlé par le mouvement des gilets jaunes ?

Laurent Jeanpierre : Ce mouvement a déjoué un certain nombre de catégories d’analyse, mais aussi l’horizon d’attente de beaucoup de militants politiques, y compris à gauche et à l’extrême gauche. Il a questionné aussi un certain nombre de savoirs établis sur les mobilisations, du fait de l’absence de leaders ou de porte-parole et d’organisations, qui contraste avec sa durée, et de son efficacité mobilisatrice – même si on peut discuter ensuite des réponses qu’il a obtenues et du succès de ses revendications. À cause de ces éléments de surprise, il nous faut remettre en cause nos certitudes et, notamment, nos conceptions de la politique transformatrice progressiste, et certains résultats de la sociologie politique. C’est dans cet

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Société
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