Laurent Jeanpierre : « Les gilets jaunes ont proposé une relocalisation du politique »

Le politiste Laurent Jeanpierre a observé comment le mouvement des gilets jaunes est parvenu à remobiliser des groupes populaires réfractaires jusque-là à la politique, autour de préoccupations concrètes.

I_n girum imus nocte et consumimur igni » : « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu. » Cette locution latine, parfois attribuée à Virgile et reprise par Guy Debord pour décrire notre condition commune dans « la nuit » de la société du spectacle et de la consommation, a semblé, pour Laurent Jeanpierre, correspondre à « la tonalité » de la contestation des gilets jaunes de l’année passée, voire, au-delà, délivrer « l’allégorie d’une époque ». Son ouvrage (1), fruit d’une recherche approfondie, analyse notamment le rôle important du « proche », ou du « local », en tant que nouvel enjeu d’imagination et d’élaboration politiques, dans ce mouvement qui s’est tenu à l’écart des idéologies et des organisations militantes classiques. Non sans dissimuler combien la mobilisation des gilets jaunes a, du coup, « ébranlé », ou « déstabilisé »_ au départ le chercheur qu’il est, pourtant habitué aux mouvements sociaux, lui intimant une certaine prudence, voire une modestie scientifique, posture pour le moins inhabituelle chez nombre d’intellectuels.

Diriez-vous que vous avez écrit un essai de « modestie scientifique », puisque vous reconnaissez, dès l’introduction, avoir été « déstabilisé » ou ébranlé par le mouvement des gilets jaunes ?

Laurent Jeanpierre : Ce mouvement a déjoué un certain nombre de catégories d’analyse, mais aussi l’horizon d’attente de beaucoup de militants politiques, y compris à gauche et à l’extrême gauche. Il a questionné aussi un certain nombre de savoirs établis sur les mobilisations, du fait de l’absence de leaders ou de porte-parole et d’organisations, qui contraste avec sa durée, et de son efficacité mobilisatrice – même si on peut discuter ensuite des réponses qu’il a obtenues et du succès de ses revendications. À cause de ces éléments de surprise, il nous faut remettre en cause nos certitudes et, notamment, nos conceptions de la politique transformatrice progressiste, et certains résultats de la sociologie politique. C’est dans cet interstice que le livre essaie de se situer : utiliser des savoirs de sciences sociales pour critiquer des réflexes non interrogés vis-à-vis de la politique protestataire, et inversement utiliser des éléments nouveaux de celle-ci telle qu’elle s’est rendue visible l’an dernier pendant la mobilisation pour critiquer des conceptions routinisées de la science politique. J’ai dans ce cadre essayé de proposer une hypothèse, qui n’est pas tant celle du retour des pratiques violentes dans les manifs ou de leur essor, mais plutôt l’idée que le mouvement participe d’une dynamique plus large de ce que j’ai appelé la relocalisation du politique. Les gilets jaunes sont en effet partie prenante d’un regain d’investissement politique des espaces territorialisés, localisés, de petite échelle, engagements provenant de la société civile dans des mouvements sociaux, mais pouvant venir aussi des pouvoirs publics à travers des dispositifs participatifs variés. Il y a donc un panel de pratiques politiques relocalisées et en plein essor, qui me semble constituer un nouveau front de luttes pour notre époque.

Comment s’est opérée cette relocalisation du politique ? Et pourquoi le local vous a-t-il semblé central dans ce mouvement ?

Il y a de nombreuses manières de décrire les traits saillants ou d’originalité de ce mouvement : occupation de ronds-points ; pratiques d’assemblée, mais en plein air sur ces ronds-points, avec un principe d’égalité de parole très abouti, chez des gens qui, pour la plupart, ne sont pas rompus à la prise de parole politique et publique (comme ce fut le cas à Nuit debout) ; mais aussi pratique émeutière, chez des individus qui parfois n’avaient jamais manifesté auparavant et se sont retrouvés confrontés à la violence policière… Un élément me paraît toutefois encore plus important : le caractère extrêmement décentralisé du mouvement. J’ai ainsi remarqué des mobilisations importantes dans des lieux qui n’en avaient plus connu, parfois, depuis 1968 ! Des gens qui étaient ou bien dégoûtés de la politique, ou bien indifférents à la politique, ou bien dépolitisés, en tout cas sans expériences politiques préalables et qui se sentaient parfois exclus de la politique (ou s’en étaient auto-exclus), se sont tout à coup mis (ou remis) à faire de la politique, y compris dans des lieux à faible densité de population ou de politisation protestataire. Il y a eu bien sûr aussi une dimension nationale du mouvement, et une dramaturgie parisienne qui a naturellement attiré les médias. Mais en lisant attentivement la presse quotidienne régionale, apparaissaient beaucoup les réseaux de solidarité, avec toutes ces personnes qui, sans être toujours physiquement sur les ronds-points, y passent, apportent de la nourriture, créent de l’entraide.

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