L’autre face de la radicalisation

Il ne s’agit surtout pas de nier l’influence du « processus de radicalisation ». Mais il est permis de se demander de quoi celui-ci est fait, et la place que joue l’idéologie dans le désordre psychique d’un tel personnage.

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Depuis une semaine, un mot a de nouveau envahi notre espace public : « radicalisation ». Avec une question qui semble effacer toutes les autres : l’homme qui a assassiné quatre de ses collègues, le 3 octobre, dans le sein des seins de la police nationale, était-il ou non « radicalisé » ? Par un empressement qui est décidément devenu une sale manie, Christophe Castaner s’est lui-même piégé en affirmant, au soir du massacre, que le tueur, Mickaël Harpon, n’avait montré « aucun signe de radicalisation ». Dès le lendemain, le procureur antiterroriste Jean-François Ricard et l’évidence des premières investigations ont sévèrement contredit le ministre. 

Car, c’est un fait que la « radicalisation » est rapidement apparue indiscutable, du moins selon les codes et la définition que semblent en donner des experts qui n’en sont plus à discuter du concept lui-même. Oui, un homme qui se réjouit du massacre de Charlie Hebdo aurait dû, pour le moins, attirer l’attention de sa hiérarchie, surtout au cœur du service de renseignements où il officiait. Sa fréquentation de sites jihadistes, révélée au gré de l’enquête, a confirmé par la suite qu’il y avait bien eu ce que l’on appelle « radicalisation ». Le concept présente pourtant quelques inconvénients auxquels il n’est pas interdit de réfléchir. Le principal est d’évacuer tout autre facteur explicatif. La « radicalisation », au sens d’un processus violent que lui donne le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, n’est certainement pas l’unique cause possible de la déshumanisation d’un individu.

L’homme, qui, selon le témoignage de son épouse, a hurlé plusieurs fois « Allah akbar » au milieu de la nuit qui a précédé son geste, à en réveiller les voisins, avait-il le comportement « normal », si j’ose dire, de l’islamiste radicalisé préparant un attentat ? Celui qui, à l’heure du déjeuner, c’est-à-dire apparemment sans trop de préméditation, ni d’organisation, est allé acheter un couteau de cuisine, ne peut-il pas, aussi, avoir été en proie à un furieux syndrome paranoïaque ? N’a-t-il pas voulu assumer une folle vengeance contre des collègues avec lesquels il se croyait en conflit ? Questions devenues inaudibles, sinon interdites. 

L’évidente vulnérabilité psychique, qui avait été évoquée dans les premières heures qui ont suivi le crime, a totalement disparu à l’instant où l’on a découvert ses messages à connotation jihadistes. Ce trait caractéristique, largement analysé par la sociologue Dounia Bouzar, se retrouve pourtant dans le profil de beaucoup de tueurs « radicalisés ». Il ne s’agit surtout pas ici de nier l’influence du « processus de radicalisation ». Mais il est permis de se demander de quoi celui-ci est fait, et la place que joue l’idéologie dans le désordre psychique d’un tel personnage. On comprend bien, hélas, que ce questionnement est embarrassant pour tout le monde. La grande misère de notre politique psychiatrique est difficile à affronter. Le radicalisé, lui, une fois identifié, ne pose théoriquement à la société qu’un problème de répression. La catégorie est hermétique. Elle évacue toute complexité. On est radicalisé ou on ne l’est pas.

Et, qui plus est, elle présente l’avantage d’externaliser le « mal ». Il vient de loin, d’Irak ou de Syrie, sans que l’on sache, en l’occurrence, si le tueur cherchait son inspiration meurtrière sur des sites jihadistes dont on connaît l’existence, ou s’il y prenait ses ordres. Nous savons pourtant que l’islamisme radical, comme d’autres pratiques sectaires ou fanatiques, sert d’exutoire à des pathologies qui trouveraient sans doute à s’exprimer quoi qu’il en soit. Ce n’est donc pas « radicalisation » ou « maladie psychique », mais, le plus souvent, les deux. Les commentaires de ces derniers jours ne sortent jamais, hélas, de cette fausse opposition.

Enfin, on peut craindre qu’après les terribles ratés de cette affaire, un resserrement de la définition ne conduise à soupçonner de « radicalisation » tout musulman pratiquant simplement sa religion. Une sorte de principe de précaution à très mauvais escient. À cet égard, le discours d’Emmanuel Macron appelant, dans son hommage aux victimes, à la « vigilance » de tous contre « l’hydre islamiste » n’est pas exempt de risques. Gardons-nous des simplifications outrancières qui ne peuvent que servir les discours démagogiques. Et lorsqu’en plus le président de la République – fâcheuse coïncidence – offre généreusement à Marine Le Pen une tribune sur l’immigration, sujet de prédilection de l’extrême droite, le résultat est garanti. Lundi, la présidente du Rassemblement national ne s’est pas privée de pousser au plus loin l’amalgame. Certes, a-t-elle consenti à regret, le tueur était français, mais il fréquentait probablement des imams salafistes qui, eux, sont le plus souvent étrangers, accueillis sur notre sol grâce à une « immigration anarchique […] qui fait le lit du communautarisme au sein duquel se développe le fondamentalisme islamique ». La boucle est bouclée. La faute aux immigrés.


Benjamin Dessus

Un grand ami de Politis s’en est allé. Benjamin Dessus a souvent nourri de son savoir inépuisable notre réflexion sur les questions d’énergie et de nucléaire. Patrick Piro lui rend hommage ici.

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