Vandana Shiva : « Nous devons construire une conscience planétaire »

Dans son nouveau livre-manifeste, Vandana Shiva dénonce la « règle des 1 % » les plus riches, à l’origine selon elle des trois grandes crises écologique, sociale et démocratique.

Dans la cave voûtée de la maison d’édition parisienne qui l’accueille, Vandana Shiva enchaîne les entretiens avec les journalistes. Un rythme intense qui ne l’empêche pas de consacrer la même énergie percutante, le même regard perçant et le même sourire apaisant à chacun de ses interlocuteurs. Son nouvel ouvrage, 1 % : reprendre le pouvoir face à la toute-puissance des riches (1), est un concentré de sa vie de combat pour le respect des sols, de la biodiversité, pour la souveraineté alimentaire et la solidarité. S’appuyant sur des chiffres, des citations de rapports et des tableaux, elle déconstruit la notion de philantropie des « super-riches » qui, selon elle, galvaude toutes les valeurs essentielles : la liberté, l’échange, la charité, la démocratie. Pour dessiner une nouvelle voie à suivre, Vandana Shiva reste fidèle aux préceptes de la philosophie indienne, notamment portée par Gandhi : le swaraj, l’autonomie conduisant à la vraie liberté, le swadeshi, la véritable richesse fondée sur les économies locales, et le satyagraha, force de la vérité nécessaire à la démocratie. Celle qui invitait à la « désobéissance des graines » appelle désormais à la « désobéissance créatrice » pour reprendre le pouvoir en tant qu’humanité. Rencontre avec une voix qui compte.

Dans votre livre, vous ciblez les 1 % des plus riches du monde, en particulier la fondation Bill et Melinda Gates. Pourquoi détestez-vous Bill Gates, qui investit pourtant des millions de dollars dans des pays souvent négligés, voire abandonnés des aides internationales ?

Vandana Shiva : Je ne le déteste pas, je n’éprouve pas de sentiments particuliers à son égard, mais il a envahi tellement d’espaces que j’ai été obligée de les passer en revue et de me demander : « Mais pourquoi fait-il tout cela ? » En 1984, j’ai publié une étude sur cette région de l’Inde où a été introduite, dans les années 1960, la Révolution verte, permettant de muter vers l’agriculture intensive. Le même année, s’est produite la catastrophe de Bhopal, l’explosion d’une usine de pesticides qui a fait des milliers de victimes. Dans La Violence de la révolution verte, j’ai montré que les produits de cette « révolution » provenaient du conglomérat chimique IG Farben, qui fabriquait aussi des produits chimiques de guerre [dont le gaz d’extermination Zyklon B, NDLR]. Et que les violences en cours dans cette région étaient dues à l’insécurité alimentaire engendrée par cette révolution verte, pourtant promesse de modernité.

J’ai dédié trente-cinq ans de ma vie à la promotion de l’agriculture écologique, alors je garde un œil sur tous les endroits où l’on finance l’agriculture industrielle. L’autre partie de ma vie a été consacrée à la sauvegarde des semences libres parce que je n’étais pas dupe de la théorie de Monsanto, qui affirmait devoir posséder les graines et les brevets. J’ai refusé d’obéir, puis j’ai même participé à l’écriture de la loi indienne qui autorise depuis 2004 les paysans à échanger et à reproduire leurs semences. Aujourd’hui, dans le monde entier, il est de plus en plus reconnu que l’agriculture biologique est plus efficace que l’agriculture intensive. Mais que fait Bill Gates ? Il met des milliards de dollars en Afrique pour y promouvoir une nouvelle révolution verte, les produits chimiques et les OGM. Il force les pays africains à réécrire leurs lois pour autoriser ces semences. Il utilise des technologies numériques pour les breveter. Raconter des mensonges à propos des OGM est une véritable machine de propagande. Et parce qu’il possède des milliards de dollars, nous n’aurions pas le droit de remettre en question ses pratiques ? Il poursuit la guerre chimique née dans les laboratoires d’Hitler au XXe siècle.

Comment expliquez-vous le succès de ceux que vous appelez les « philantrocapitalistes » tels que Mark Zuckerberg (Facebook), Jeff Bezos (Amazon), Bill Gates (Microsoft)… ?

Mark Zuckerberg a volé, à Harvard, un programme permettant de rencontrer ses amis et l’a transformé en Facebook. Maintenant, il vole vos interactions, vos « amitiés » et les vend à Cambridge Analytica pour élire des bouffons comme chefs d’État. Jeff Bezos a d’abord décidé de profiter d’Internet pour vendre des livres en ligne, au détriment des librairies. Il a donc créé Amazon. Puis, il s’est dit qu’il pouvait vendre tout ce qu’il voulait, y compris des objets qu’il ne fabrique pas lui-même, à moindre prix. Il peut se le permettre car Amazon ne paie aucune taxe, nulle part. Il ne subit pas les mêmes obligations que les vraies entreprises.

Il reste 65% de l'article à lire.

   Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou créez un compte :

Article réservé

Pour lire cet article :

Je choisis un pack
Achetez un pack de crédits
pour accéder à cet article.
Consultez nos offres d’abonnement,
à partir de 8€/mois.
Déjà abonné(e) ?
Identifiez-vous.

Vous pouvez aussi acheter le journal contenant cet article ici

Haut de page

Voir aussi

Articles récents