Iran, Irak, Liban, un même combat

Les mouvements sociaux et démocratiques qui traversent actuellement le Moyen-Orient sont sans précédent par leur ampleur et leur nature. Ils prolongent les révolutions arabes de 2011 et bousculent nos représentations.

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L’image a de quoi étonner. Elle bouscule notre représentation de la vague de contestation qui secoue l’Irak. On y voit des manifestants arborant dans les rues de Bagdad deux drapeaux, l’un états-unien, l’autre iranien, cousus pour ne faire qu’une pièce, et barrés d’une même croix marquant rageusement le rejet de l’influence de ces deux pays (1). Alors que nous envisageons les relations entre l’Iran et les États-Unis sous l’angle de la guerre économique dévastatrice que mène Donald Trump contre Téhéran, la population de Bagdad et du sud irakien associe, elle, les deux pays dans un même opprobre. Deux envahisseurs. La mémoire tenace, les Irakiens n’ont pas oublié que ce sont les États-Unis qui, dans la foulée de leur invasion de 2003, ont installé au pouvoir un régime pro-iranien. Et ce sont aujourd’hui les milices liées aux redoutables pasdarans iraniens qui viennent prêter main-forte à la répression en Irak.

La jeunesse irakienne sait aussi que la crise économique qui frappe durement son pays résulte en partie de l’onde de choc de la crise iranienne. Depuis 2003, l’Irak est devenue, peu ou prou, une dépendance de la république islamique voisine. Dans le sud, la région de Bassorah, riche en pétrole, tout le monde profite de la manne : les milices chiites, l’Iran officiel, les multinationales. Tout le monde, sauf la population locale. Certes, les sanctions américaines contre l’Iran n’ont pas inventé la corruption dans la région, mais en aggravant la situation économique, elles l’ont rendue encore plus insupportable. Et, comme par rebond, les sanctions rejaillissent sur les Irakiens.

Avec les manifestations qui, depuis un mois, secouent les villes irakiennes, libanaises et iraniennes, une autre représentation simpliste vole en éclats : celle d’un affrontement, qui expliquerait tout, entre sunnites et chiites. À Beyrouth, les adeptes des deux grands courants de l’islam, censés se détester, manifestent côte à côte contre la corruption et les prébendes. Tous les leaders communautaires sont la cible d’un même « dégagisme » populaire qui a déjà provoqué la démission du Premier ministre sunnite Saad Hariri et, conséquemment, infligé une défaite politique au Hezbollah chiite qui le soutenait. À Bagdad, ce sont, dans leur immense majorité, des chiites qui manifestent contre un pouvoir de leur obédience. Et que dire de l’Iran, où une partie de la jeunesse chiite affronte le régime des mollahs ? Si l’antagonisme confessionnel occupe une telle place dans l’imaginaire occidental, c’est évidemment pour dissimuler des conflits d’intérêts autrement mercantiles, comme c’est le cas entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Et c’est pour maintenir la colère sociale dans des cadres identitaires qui divisent les peuples.

Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que les manifestants imposent leurs revendications sociales et politiques. Au Liban, même le Hezbollah pro-iranien est la cible des manifestants chiites du sud du pays et de la plaine de la Bekaa. Il est vrai que le prestige du « parti de Dieu », jadis acquis dans sa résistance à Israël, a été sérieusement écorné par sa criminelle croisade syrienne pour sauver le régime de Bachar Al-Assad. C’est donc tout l’arc chiite pro-iranien, qui va de Téhéran à Beyrouth, en passant par Bagdad et Damas, qui est dans la tourmente. La menace a été fortement ressentie si l’on en juge par la violence de la répression, en Irak et, plus encore en Iran, où le régime a fermé pendant plusieurs jours l’accès à Internet, et à toutes les sources d’information, pour tuer à l’abri des regards. Dans ce bain de sang, les États-Unis ont une grande part de responsabilité. Pas question de complot de la CIA, contrairement à ce qu’a prétendu le guide Ali Khamenei, mais ce sont bien les sanctions décrétées par Donald Trump qui frappent la population bien plus qu’elles n’atteignent le régime. La politique du pire, par laquelle on prétend pousser un peuple à la révolte pour faire tomber un régime, finit toujours par encourager la répression, et par renforcer les courants les plus conservateurs.

Il n’empêche, les mouvements sociaux et démocratiques qui traversent actuellement le Moyen-Orient sont, dans cette région, sans précédent par leur ampleur et leur nature. Ils prolongent les révolutions arabes de 2011, et s’inscrivent dans un monde où les sociétés civiles conquièrent peu à peu leur autonomie grâce aux réseaux sociaux. En Amérique latine, à Hongkong, en Algérie, en Haïti, au Soudan – liste non exhaustive –, le même phénomène est observable. Et, mutatis mutandis, la France n’est pas à l’écart de ce vaste mouvement qui replace la question de la justice sociale et de la démocratie au cœur du combat politique. Mais comment noter cette avancée dans la conscience collective sans se bercer d’illusions ? La lutte contre la corruption et pour la démocratie est aussi celle qui expose les peuples à la pire des répressions, parce que c’est du pouvoir qu’il s’agit. C’est la leçon de la tragédie syrienne.a

(1) On trouvera cette photo sur le site de l’agence Picture-alliance, et sur le blog toujours instructif de Jean-Pierre Filiu.


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