Voile : « Ces polémiques alimentent un racisme »

Loin des arguments invoqués de féminisme et de laïcité, les controverses autour du voile islamique illustrent un refus de la visibilité de l’islam dans l’espace public français, selon Hourya Bentouhami.

Lena Bjurström  • 6 novembre 2019 abonné·es
Voile : « Ces polémiques alimentent un racisme »
© Manifestation contre l’islamophobie, le 27 octobre à Toulouse.Alain Pitton/NurPhoto/AFP

Maîtresse de conférence en philosophie à l’université Jean-Jaurès de Toulouse et membre de l’Institut universitaire de France, Hourya Bentouhami s’inquiète des conséquences possibles de la multiplication des débats sur le voile islamique. Car celle-ci, dit-elle, alimente l’idée dangereuse d’une incompatibilité entre l’islam et la République.

De quand datent les premières polémiques autour du foulard islamique en France ?

Hourya Bentouhami : On fait souvent remonter le début de ces polémiques à l’affaire du collège de Creil (1). Mais, en réalité, cette question de la France et du foulard islamique a une chronologie beaucoup plus lointaine. À l’époque coloniale, le dévoilement des femmes musulmanes était déjà au centre des politiques de « civilisation » . Cette injonction à ôter le foulard – notamment lors de « cérémonies de dévoilement » organisées – était une forme de domination coloniale des mœurs, suivant cette idée qu’en se dévoilant ces femmes montreraient un désaveu de leur culture d’origine, alimentant ainsi une démoralisation des familles musulmanes favorisant l’occupant. Plus tard, il y a eu une importation de cette question du voile sur le territoire français, du fait des migrations post-coloniales. La scène devient dès lors celle de la métropole. Ce sont les affaires de Creil et celles qui ont suivi. Puis il y a un tournant en 2004 avec la loi sur les signes religieux à l’école, qui devait, nous assurait-on, clore les débats autour du foulard. Mais, loin de les clore, cette loi a en quelque sorte ouvert la voie à une légitimation de l’islamophobie, provoquant une multiplication des polémiques, une augmentation de la violence de celles-ci et une extension de l’espace au sein duquel le foulard islamique devrait être absent, au nom de la laïcité.

Quelles évolutions remarquez-vous dans l’articulation du débat public autour du voile ?

Il y a une extension tout d’abord géographique. Au départ, il s’agissait du port du foulard à l’école, celle-ci étant considérée comme la matrice du républicanisme et donc le lieu d’une certaine idée de la laïcité où les signes d’appartenance à une religion n’auraient pas leur place. Puis il y a eu la question des accompagnantes scolaires, du voile à la plage, dans le sport, en politique… Ce sont tous les espaces de la vie ordinaire qui sont visés. Il y a une forme de suspicion généralisée autour des vêtements des femmes musulmanes et de ce qu’ils seraient censés exprimer. Le lieu d’exercice de la « laïcité » ici invoquée, au détriment de l’idée même de laïcité, est sans cesse élargi, des administrations publiques aux écoles, aux sorties scolaires, aux plages, aux piscines, aux salles de sport, et peut être étendu à l’infini. En réalité, ce qu’on ne supporte pas, c’est la visibilité de l’islam dans l’espace public. Je reprends souvent les termes du sociologue Abdelmalek Sayad en disant qu’une femme voilée est considérée comme une musulmane « avouée ». C’est un aveu de souscription à une religion considérée comme infamante. Ce qui est indigne d’apparaître, c’est précisément cette affiliation ostentatoire à l’islam. C’est clairement une forme de racisme. Et qui s’étend au-delà des normes de l’État, des lois, des arrêtés municipaux, puisque des femmes portant le foulard sont insultées dans certains restaurants, leur voile arraché dans la rue. Et les élites politiques, médiatiques ont leur responsabilité dans cette augmentation de la violence. Il y a un blanc-seing donné à l’expression de l’islamophobie, que ce soit en offrant la parole à des personnalités comme Éric Zemmour et d’autres dans les médias ou en alimentant jusqu’au plus haut niveau de l’État ces polémiques – je pense aux mots du ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, qui a déclaré que ce que le voile « dit sur la condition féminine n’est pas conforme à nos valeurs ». Et c’est extrêmement dangereux. Certaines personnes se sentent ainsi autorisées à avoir des gestes violents, de répudiation ostentatoire des corps musulmans.

Cette multiplication des polémiques et de leur violence est-elle liée à une évolution du rapport à l’islam dans la société française, notamment depuis les attentats de 2015 ?

On avance souvent que la peur du terrorisme expliquerait le soupçon généralisé vis-à-vis des musulmans. Mais quand Latifa Ibn Ziaten, la mère de la première victime de Mohamed Merah, se voit intimer l’ordre par certains de se dévoiler lors d’un colloque à l’Assemblée nationale, ça transmet un message. On ne cesse de faire coïncider l’identité musulmane avec une identité criminelle. La religion musulmane serait tendanciellement terroriste. C’est bien ce que sous-entend le terme de radicalisation. Quand on parle de radicalisation, on dit qu’il s’agirait de l’expression excessive d’une pratique qui pourrait être reconnue comme légitime si elle était modérée. On sous-entend donc un lien entre terrorisme et islam. Et en faisant coïncider ces deux identités, on alimente la peur de l’islam. Les responsables politiques, au premier chef, ont leur part de responsabilité dans la montée de cette islamophobie populaire. Car ces polémiques autour du foulard alimentent un racisme qui fait opportunément ciment social. À l’heure de la déliquescence des services publics, de multiples grèves en réaction à un néolibéralisme agressif, dénoncer un ennemi commun à répudier est une manière de rendre gouvernable une population en créant une unité, contrant toute autre forme de solidarité qui serait, elle, sociale contre les politiques néolibérales actuelles.

Pourquoi une telle fixation sur le foulard spécifiquement, est-ce lié au fait qu’il est porté par des femmes ?

La façon dont sont vêtus les corps masculins fait moins l’objet d’une attention politique et médiatique, notamment parce qu’en contrôlant les vêtements des femmes, on peut revendiquer le faire au nom d’un idéal. Au nom du féminisme. On retrouve là l’héritage colonial d’un certain type de républicanisme répressif, qui lie de façon très étroite la disciplinarisation du corps des femmes musulmanes avec leur émancipation. C’est tout de même paradoxal de prétendre libérer les femmes en voulant leur interdire d’accompagner leurs enfants en sortie scolaire, de travailler dans certains espaces, de faire du sport, tant qu’elles ne renoncent pas à porter le voile. Et ce féminisme opportun – car nombreux sont ceux qui ne se réclament du féminisme que lorsqu’il s’agit de légitimer un discours islamophobe – ne s’embarrasse pas de savoir ce que les principales concernées disent du foulard et de leurs raisons de le porter. C’est un legs colonial, l’idée qu’on en saura toujours plus sur cette culture que les membres de cette culture eux-mêmes. On va dire aux musulmanes pourquoi elles portent le voile. On va également leur dire ce que c’est d’être véritablement féministe. Et ce faisant on nie les multiples raisons de porter le foulard, qui peut être une forme d’émancipation et de revendication. On réduit le foulard islamique à une seule signification possible, opportune, qui serait celle de la soumission.

Et il y a une hypocrisie dans l’invocation de cet argument, car au-delà d’être supposément soumises, ce que l’on reproche aux femmes qui portent le foulard, c’est également de faire du prosélytisme. Quand on reconnaît que le voile peut être un choix, un pouvoir, c’est nécessairement un pouvoir de nuisance. Ce serait le signe de leur radicalité, d’une volonté prosélyte, avec cette idée que le fait, pour des enfants par exemple, de voir un voile pourrait les convertir. Le voile serait un outil de propagande. En réalité, les femmes portant le foulard peuvent affirmer autant qu’elles veulent que c’est un choix, pas une soumission, elles ne seront pas audibles. Parce qu’on les jugera embrigadées, victimes d’un syndrome de Stockholm, et qu’il faut donc les libérer contre elles-mêmes.

Qu’est-ce qui se joue finalement dans ces polémiques, selon vous ?

Les enjeux qui structurent cette polémique n’ont rien à voir avec la laïcité, ni avec le féminisme. Ils n’ont rien à voir avec les significations du foulard lui-même. Ce qui se joue là, c’est la question de la visibilité de l’islam dans l’espace public, du refus de considérer qu’il y a un islam français, que les musulmans ne sont pas un corps étranger à la société française. C’est une construction de l’incompatibilité de l’islam et de la République. C’est du racisme, car c’est une manière d’altériser toute une population, de nier toute son histoire de migration post-coloniale.

Quelles en sont les conséquences possibles ?

Ce qui m’inquiète, c’est que tous ces discours banalisés, ratifiés par des gens comme Jean-Michel Blanquer, alimentent sans cesse l’islamophobie, la légitiment. Et je crains que cette réitération systématique d’une supposée incompatibilité de l’islam et de la République ne devienne performative. Qu’elle ne conduise des personnes à se sentir autorisées à commettre des actes toujours plus violents. La semaine dernière, en répondant à un journaliste, j’exprimais ces craintes. Une heure après tombait la nouvelle de l’attaque de Bayonne. J’ai peur d’attentats à l’image de celui de Christchurch (2). Ce blanc-seing donné par les médias et les politiques à une parole islamophobe crée des actes, ça a des conséquences.

Hourya Bentouhami Philosophe

(1) En 1989, dans l’Oise, trois collégiennes sont exclues de leur établissement pour avoir refusé d’ôter leur foulard en classe.

(2) L’attaque de deux mosquées de la ville de Christchurch en Nouvelle-Zélande par le terroriste d’extrême droite Brenton Tarrant, en mars 2019, a fait 51 morts et 49 blessés.

Société
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