La grève générale au secours du climat

L’effondrement économique entraînerait une diminution des émissions de carbone. Sans nourrir cet espoir malsain, les mobilisations actuelles nous permettent d’expérimenter une sortie volontaire du capitalisme.

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Le régime des retraites est aujourd’hui pris d’assaut car il mettrait en péril notre avenir économique. Par un esprit de prévoyance et pour éviter un effondrement des pensions futures, dit-on, les gouvernants mettent en œuvre un modèle de retraites dont l’horizon se déploie entre 2030 et 2070. Observe-t-on la même diligence politique lorsqu’il s’agit concevoir des politiques climatiques ?

Or, il faut bien l’admettre, tout est en place pour que tout empire : le modèle économique, avec lequel le régime par répartition serait incompatible, est aussi celui qui hypothèque les conditions d’habitabilité de la Terre. À cet horizon, et selon les mêmes scénarios de croissance, la température planétaire sera sans doute de 3 °C, voire 4 °C, supérieure à celle de l’époque préindustrielle. Les régions inhabitables se compteront par dizaines et les réfugié·e·s climatiques par millions. Pour y remédier, il faudrait diminuer de plus de 90 % les émissions de CO2 actuelles d’ici à 2050, soit environ 7,5 % par an, alors qu’au niveau mondial elles ne font qu’augmenter (1) !

Il est très difficile d’imaginer une telle baisse de la consommation d’énergie carbonée à la hauteur de l’événement, mais on peut s’appuyer sur l’histoire. Par exemple, la crise qui suivit le krach de 1929 provoqua une diminution d’environ 30 % des émissions de CO2 aux États-Unis et de 23 % en Europe continentale (1929-1932). Entre 1943 et 1945, au plus fort de la Seconde Guerre mondiale et de la politique de bombardement contre les populations civiles en Europe continentale, les émissions diminuent de moitié (2).

Ainsi, au premier abord, l’effondrement économique aurait une vertu climatique. Et cette idée semble d’autant plus probante que le découplage entre croissance du PIB et émissions de gaz à effet de serre est une idée historiquement non démontrée (3). Ainsi, et pour le dire très grossièrement, la cure de désintoxication reviendrait à deux ou trois fois les effondrements économiques les plus brutaux du XXe siècle – à la différence près, mais finalement peu rassurante, qu’un tel changement devrait s’accomplir en deux ou trois décennies.

Par conséquent, on peut se demander s’il faut souhaiter une crise financière, économique ou institutionnelle du capitalisme mondialisé, d’une magnitude inouïe. Doit-on tout espérer de l’effondrement ?

Contrairement à l’opinion répandue, la plupart des militant·e·s et des collapsonautes se refusent à un tel espoir malsain. Les grandes manifestations climatiques s’étant révélées inopérantes, l’heure est à la remise en question et à la transformation des pratiques militantes. Or, voici que l’actualité nous rappelle à nos fondamentaux : la grève générale. Relevant historiquement du répertoire d’action du mouvement ouvrier, la grève peut-elle se révéler une modalité importante d’une contre-offensive sociale qui soit aussi écologiste ?

Factuellement, d’abord, on sait d’expérience que plus une grève dure, plus ses chances de mettre un gouvernement à genoux en s’attaquant à l’économie du pays sont grandes. C’est donc un moyen efficace pour mettre en place une véritable politique climatique.

Ensuite, si l’intérêt de la grève générale n’est pas vraiment de faire décroître les émissions de CO2, elle offre une opportunité inégalée d’expérimenter collectivement le ralentissement économique. En effet, cela fait partie de la pratique même des grèves générales que de prendre activement le contrôle des flux de circulation (transports collectifs, péages, autoroutes) et des centres incontournables du commerce mondial (raffineries, ports, centres logistiques). Or c’est bien en suivant cette voie-là que devient concevable un futur qui soit à la fois plus émancipateur et plus écologique que notre présent.

La grève générale allie de manière inégalée des qualités auxquelles tiennent à peu près toutes les tendances du mouvement climat, qui cependant s’opposent souvent sur les stratégies à employer : relativement accessible, stratégiquement ouverte, plurielle, populaire et diablement efficace. On ne subit plus l’effondrement économique. Non seulement nous prenons le contrôle politico-médiatique, infrastructurel et écologique, mais on peut alors expérimenter ce à quoi ressemblerait une sortie volontaire de la course démente du capitalisme, peut-être pour un jour la faire advenir.

Par Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt Philosophes et coanimateurs de la revue Terrestres.

(1) « Unep Gap Report 2019 », Programme pour l’environnement de l’ONU.

(2) Cf. https://ourworldindata.org ou www.globalcarbonatlas.org

(3) Muntean et al., « Fossil CO2 emissions of all world countries », rapport 2018, Joint Research Centre, Commission européenne.


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