Légende du cinéma américain : Mythes et trous

_Filmer la légende_ analyse les rapports entre récit historique et cinéma américain. Un sujet passionnant mais des oublis nombreux.

Pauline Guedj  • 11 décembre 2019 abonné·es
Légende du cinéma américain : Mythes et trous
James Stewart, John Ford et John Wayne sur le tournage de L’homme qui tua Liberty Valance, en 1962.
© Archives du 7e Art/Photo12/AFP

Ici, c’est l’Ouest, Monsieur. Quand la légende devient réalité, on imprime la légende. » La phrase est archiconnue. En 1962, elle fut d’abord une réplique mordante de L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford. Aujourd’hui, la formule, reprise un peu partout, a valeur de commentaire non seulement sur la presse mais aussi sur la construction de la nation américaine. Aux États-Unis, on aurait choisi de retenir le mythe, décidé de forger une légende que l’on raconterait et que l’on écrirait, que l’on filmerait aussi, nous disent Florence Arié et Alain Korkos, dont le livre Filmer la légende est un jeu autour de cette citation. Comment le cinéma américain a filmé l’histoire de la nation ? Quelles sont les légendes qu’on y retrouve et comment sont-elles narrées ?

Pour mener à bien ce projet, les auteurs ont choisi de découper l’histoire des États-Unis en dix-sept chapitres et d’analyser à l’intérieur de ce séquençage une centaine de films. Le Nouveau Monde de Terrence Malick permet -d’aborder l’installation des colons, Autant en emporte le vent est une entrée dans la Guerre de sécession. Le Parrain nous plonge dans le récit des migrations du début du XXe siècle et Apocalypse Now dans la guerre du Vietnam. Plus récemment, Arié et Korkos retiennent The Big Short pour la crise financière des années 2000 et Zero Dark Thirty pour l’après-11 Septembre.

Les films sont analysés de manière plus ou moins détaillée avec, d’un côté, des pages stimulantes sur Bonnie and Clyde, Le train sifflera trois fois ou Good Night, and Good Luck et, de l’autre, des phrases lapidaires injustifiées comme celle adressée au Hair de Milos Forman : « bobine opportuniste ». Les oublis sont nombreux et on pourrait discuter des choix des auteurs : au hasard, pourquoi ne pas mentionner Outrages de Brian De Palma dans la discussion sur le Vietnam ? Pourquoi ne pas s’intéresser au cas Tarantino, Django Unchained en particulier, pour sa vision à la fois provocante et réaliste de l’esclavage ? -Pourquoi passer sous silence les films qui prirent à bras-le-corps les drames qui divisent les États-Unis depuis les années 1990, Elephant de Gus Van Sant ou Clockers de Spike Lee ?

Comme tout livre relevant d’une sélection, Filmer la légende ne peut parler de tout. Plus ennuyeuse est toutefois la difficulté des auteurs à délimiter leur objet d’étude. « Nous sommes la civilisation du livre », expliquent-ils en introduction. Les Américains forment, eux, une société où l’histoire s’écrit sur le grand écran. Sauf qu’une large partie des films évoqués dans l’ouvrage sont en réalité des adaptations d’œuvres littéraires. Les États-Unis sont aussi la société du grand roman qui saisit l’histoire et qui lui-même se vit en relation avec le septième art. Cet isolement du cinéma à l’intérieur des arts américains est une des limites du livre. Elle l’est d’autant plus que c’est lorsque les auteurs s’autorisent à comparer cinéma, photographie et littérature que leur analyse est la plus convaincante.

Filmer la légende. Comment l’Amérique se raconte sur grand écran, Florence Arié et Alain Korkos, Les prairies ordinaires, 440 p., 20 euros.

Littérature
Temps de lecture : 3 minutes