Va chier, camarade sexiste !

Si les partis qui composent la gauche ont verni leurs programmes d’un volet dédié au féminisme, à l’égalité femmes-hommes et à la lutte contre les violences de genre, dans la pratique, ils sont loin d’être exemplaires.

Agathe Mercante  • 18 décembre 2019 abonné·es
Va chier, camarade sexiste !
Le 8 mars 2016, des députés, parmi lesquels Denis Baupin, arboraient du rouge à lèvre…
© Laurent FRIQUET / METTEZ DU ROUGE / AFP

Le socialisme est un féminisme », « abolir le patriarcat », « écologiste et féministe »… Que l’on soit sur les sites du PS ou du PCF, dans un livret thématique de La France insoumise, dans la rubrique « arguments » du NPA, sur la page du comité « féminisme » d’Europe Écologie-Les Verts ou dans l’espace « idées » de Génération·s, le féminisme s’impose dans tous les programmes politiques de gauche. Une (relative) nouveauté ! Car, rappellent les sociologues Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri, en introduction d’un ouvrage collectif intitulé Les Antiféminismes (1), « si [l’antiféminisme] a été largement associé au néolibéralisme et à la droite conservatrice, il couvre l’intégralité du spectre politique, la gauche n’ayant de cesse de blâmer le féminisme comme “diversion” de la lutte des classes ».

À en croire les programmes et les discours, les comportements franchement sexistes appartiennent désormais au passé. Mais est-ce le cas au siège des partis ? Dans les municipalités ? À l’Assemblée nationale ? Au Sénat ? Au Parlement européen ? Pas vraiment. Denis Baupin pouvait bien porter du rouge à lèvres pour dénoncer le sexisme et en même temps agresser des membres d’EELV. Et toute la gauche peut bien se parer d’antisexisme, les comportements n’ont que peu changé.

« La véritable gauche anticapitaliste ne se réalisera jamais pleinement si elle continue à reproduire des travers sexistes », dénonçait en 2013 le texte « Sexisme, féminisme et gauche », rédigé par des militantes du NPA. Les femmes ne représentaient alors que 30 % des effectifs du parti. Dans la vie politique en général, elles sont sous-représentées : les députées représentent 38,7 % des sièges de l’Assemblée ; les sénatrices 31,6 %. La loi sur la parité (2), votée par la « gauche plurielle » en 2000, a certes élargi la voie mais n’a pas pour autant gommé les violences, réelles et symboliques, dont les femmes sont quotidiennement victimes.

« Il n’y a pas lieu de s’émerveiller du “féminisme” des partis qui ont présenté plus de femmes, car leurs listes auraient été irrecevables s’ils n’avaient pas respecté la loi », notait dès 2005 Barbara Romagnan, ex-élue, ex-PS (3). Pire, la parité a fait la part belle… aux hommes. « Chez les hommes, les plus puissants (souvent les plus cumulards) ont exclu les plus jeunes pour faire de la place aux femmes. Résultat : on se retrouve parfois avec des femmes plutôt jeunes, souvent moins politisées, moins rodées à la vie politique, pas forcément conscientisées féministement parlant, plutôt plus isolées ; et des hommes, contents pour ceux qui ont pu rester, plutôt plus âgés, plus cumulards et plus expérimentés, donc en position de force, qui peuvent se féliciter de la féminisation et du rajeunissement de leur liste tout en rejetant les hommes susceptibles de leur faire de la concurrence », constatait Barbara Romagnan.

Toujours les mêmes

Une fois intronisées, et le plus souvent cantonnées aux thématiques genrées (éducation, santé, etc), les militantes et les femmes politiques souffrent d’un procès en légitimité. « La politique est un univers de pouvoir symbolique. Or, symboliquement, les femmes sont des intruses », constate la députée Clémentine Autain (LFI). « À mesure que tu t’imposes dans des débats et que tu gagnes aux élections, on te considère comme un animal politique et tu n’es donc plus considérée seulement comme une femme », analyse Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d’EELV et rompue à l’exercice des débats télévisés. Mais attention à celles qui voudraient s’emparer des attributs masculins ! « Dès que j’élève la voix, on me dit violente et colérique », constate-t-elle. Et de regretter : « Quand tu es une femme, si tu t’énerves, tu as perdu. » Ségolène Royal, avec sa colère lors du débat de l’entre-deux tours en 2007, peut en témoigner. « Le fait d’être une élue protège – un peu – du sexisme », indique Émilie*, députée d’un parti de gauche. Si nulle n’est à l’abri d’une attaque en règle d’un confrère, émanant souvent du même parti et se battant pour les mêmes causes, pour les militantes, les attachées parlementaires, les collaboratrices, le traitement est bien pire.

À commencer par une inégale répartition des tâches. « Puisque directement vues comme illégitimes, voire déconsidérées […], c’est donc par une surprésence, souvent sur des tâches techniques, que les militantes cherchent à prouver qu’elles peuvent avoir autant de légitimité et d’importance pour l’organisation que leurs camarades masculins », dénoncent les autrices du NPA. Distribution de tracts, collages, comptes rendus de réunion, organisation des événements… Elles sont encore trop souvent assignées à des tâches techniques et ingrates. Celles dites « valorisantes » sont plus souvent réservées aux hommes : prise de parole dans les réunions et invitations aux comités stratégiques. « C’est toujours les mêmes qu’on “fait monter” sur les plateaux de télévision, sur les listes électorales… » dénonce une militante de Génération·s. Et celles qui voudraient avoir voix au chapitre se font rapidement rabrouer. Émilie en a fait les frais : « J’ai été victime de pressions, d’intimidations, de déstabilisations et même de menaces de la part de collègues avant des prises de position publiques, des interventions dans le cadre parlementaire. Comme si j’étais incapable d’avoir une pensée structurée, un avis personnel, et que je devais demander la permission à un homme avant d’exprimer mon opinion. »

Harcèlement à tous les étages

Ces attaques, elles sont nombreuses à en faire état. Plusieurs faits de harcèlement moral commis par des élus contre leurs égales, mais aussi leurs collaboratrices, leurs assistantes parlementaires, leurs attachées de presse, nous ont été rapportés. En voici un florilège : « Il m’a dessaisie des dossiers sur lesquels je travaillais depuis des mois » ; « Il a fait remplacer ma signature par celle de son collaborateur » ; « Il m’a envoyé des messages m’interdisant de m’exprimer sur les sujets » ; « Il a écrit à mon/ma supérieur·e pour tenter de bloquer mon avancement professionnel ».

Vous pensiez qu’on avait touché le fond ? Non. Les exemples de harcèlement sont aussi d’ordre sexuel. « J’étais en stage à Bercy sous [le quinquennat Hollande], se souvient Justine*. Un jour, j’avais mis des talons, une jolie robe et du rouge à lèvres pour un événement. J’ai été convoquée par le cabinet et on m’a félicitée pour ma tenue, on m’a dit que ça avait plu aux ministres et donc qu’à partir de maintenant il serait mieux que je m’apprête comme ça tous les jours. » « J’étais jeune, j’ai pensé que c’était la norme », dit-elle aujourd’hui. La norme. Jusqu’au jour où un ministre la coince au détour d’un couloir et lui demande : « Ça va, mademoiselle, vous n’avez pas trop froid aux cuisses ? »

Et quand la différence d’âge retient certains, les comportements paternalistes prennent le relais. À certaines élues haut placées, on a tapoté la joue en réunion. À d’autres, on a dit : « Au départ, tu étais franchement mauvaise, mais on a réussi à faire quelque chose de toi. »

Le tableau peut sembler noir et caricatural aux sympathisants, militants et élus de gauche qui nous lisent. Mais il est encore plus difficile d’expliquer à ceux qui se considèrent comme d’authentiques humanistes qu’ils sont en fait des oppresseurs. « Ce qui me frappe, dans le bain “de gauche” dans lequel je baigne, c’est le nombre d’hommes désormais acquis à la cause des femmes et qui le disent haut et fort, constatait la sociologue Sylvie Tissot (4). En guise de justification à des questionnements légitimes sur des faits, nous voilà gratifiées de ce genre de proclamations ontologiques, solides comme des rocs : “Je ne suis pas comme ça.” Et donc : “Tais-toi.” » Puisque « tous les hommes ne sont pas comme ça », il devient souvent impossible de remettre en question l’entre-soi masculin, de dénoncer les coupures de parole récurrentes que subissent les femmes dans les réunions, le manque d’approbation quand une proposition politique émane d’une militante…

Si les partis, depuis #MeToo, ont mis en place des commissions pour dénoncer ces actes, rares sont celles qui osent sauter le pas. Encore aujourd’hui, les femmes sont punies pour avoir parlé. Elles sont au mieux mises au placard ; au pire exclues de leur parti, renvoyées de leurs fonctions. Dans tous les cas elles sont « grillées » politiquement. Vous ne le croyez pas ? À votre avis, pourquoi tous ces témoignages sont-ils anonymes ?

  • Les prénoms ont été modifiés.

(1) Les Antiféminismes. Analyse d’un discours réactionnaire, Éd. du Remue-ménage, coll. « Observatoire de l’antiféminisme », 2015.

(2) De son vrai nom « loi tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ».

(3) Du sexe en politique, Jean-Claude Gawsewitch Éditeur, 2005.

(4) « Les “mecs de gauche”, réflexions sur nos amis dans l’ère #MeToo ». Contribution sur le site Internet du collectif Les mots sont importants, 28 février 2019.

Société
Publié dans le dossier
Féminismes : Les nouvelles voix
Temps de lecture : 8 minutes

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