Le croche-patte et le fusible

Suite à une vidéo choquante, le policier est en passe d’être utilisé comme indispensable fusible d’un gouvernement qui refuse de reconnaître sa propre culpabilité.

Nadia Sweeny  • 22 janvier 2020
Partager :
Le croche-patte et le fusible
© HANDOUT / AFP

Les taches de sang sur les trottoirs et l’accumulation des cadavres commencent à embarrasser le gouvernement. Il était temps ! La vidéo qui a déclenché l’ire des responsables politiques est celle de cette manifestante toulousaine, le 9 janvier, qui s’effondre, victime d’un croche-patte malveillant. Attention : grosse colère de Christophe Castaner lors de ses vœux à la profession : « On ne fait pas de croche-pied à l’éthique, sauf à s’abaisser, à abaisser la police. » Ouah ! Tremblement des uniformes ! En revanche, depuis des mois, ils peuvent tirer au LBD dans la tête, éborgner une trentaine de personnes, causer la mort d’une vieille femme, tuer un père de famille en lui brisant le larynx ou frapper des manifestants à terre et/ou menottés, le tout, sans abaisser personne… Tout est une question de contexte, nous dit-on !

Rappelons donc quelques éléments de ce contexte. Aux prémices du mouvement des gilets jaunes, fin 2018, une partie de la base des policiers affichait sa sympathie. La police, très mobilisée sur les questions de casse du service public, est aussi concernée par les problèmes de fin du mois. Face à cela, la stratégie du maintien de l’ordre du gouvernement a été perverse : finissant de criminaliser le mouvement social elle a fait de son système ultra-répressif le « dernier rempart », créant un front entre manifestants et forces de l’ordre, et évacuant le risque d’un rapprochement. Dans ce contexte, les policiers ont eu carte blanche.

Mais cette stratégie est devenue un piège. Non seulement le gouvernement est désormais à la merci des réclamations syndicales policières – il a cédé très rapidement sur les retraites – mais, à force de lâcher ses troupes, toujours plus sollicitées par des mouvements dont la colère s’amplifie face à la répression et à la fermeture du dialogue, les violences policières explosent et ça finit par se voir ! « Des comportements inacceptables ont été vus ou pointés », a lancé Emmanuel Macron en ce mois de janvier.

L’heure est donc venue de jeter en pâture quelques fonctionnaires. Sans nier la responsabilité individuelle, le policier est en passe d’être utilisé comme indispensable fusible d’un gouvernement qui refuse de reconnaître sa propre culpabilité. Ni l’usage du LBD, ni les techniques d’interpellation, ni même la stratégie de maintien de l’ordre ultra-répressive qui envoie des policiers aguerris au contact direct des manifestants, ne sont pointés du doigt. Certes, des « discussions » s’ouvrent dans le cadre du « livre blanc de la sécurité intérieure » présenté dans le courant de l’année… Il n’empêche qu’à chaque manifestation on y a droit, et aucun membre du gouvernement ou de la hiérarchie policière n’est inquiété par les conséquences de cette politique.

Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 2 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Maduro, une diversion de plus
Parti pris 6 décembre 2023

Maduro, une diversion de plus

Le 3 décembre, le président vénézuélien Nicolás Maduro organisait un référendum sur le rattachement de l’Essequibo au Venezuela. Une agitation, propre aux dirigeants autoritaires, qui avait surtout une visée intérieure.
Par Patrick Piro
Mort de Mohamed Bendriss : l’État devra rendre des comptes
Parti pris 1 décembre 2023

Mort de Mohamed Bendriss : l’État devra rendre des comptes

Une vidéo accablante sur les circonstances de la mort de Mohamed Bendriss à Marseille vient d’être diffusée, cinq mois jour pour jour après le drame. Outre la question de la responsabilité des forces de l’ordre, c’est aussi celle du donneur d’ordre qui interroge : un certain Gérald Darmanin.
Par Pierre Jequier-Zalc
La presse libre contre-attaque
Parti pris 28 novembre 2023

La presse libre contre-attaque

Emmanuel Macron a lancé les États généraux de l’information début octobre, n’augurant rien de positif pour la liberté d’informer. Face à leur échec annoncé, plus de cent médias, organisations et collectifs de journalistes (dont Politis) lancent une contre-offensive. 59 propositions seront formulées lors d’une soirée le 30 novembre, retransmise sur notre site.
Par Agnès Rousseaux
L’humanité n’est pas assignée à résidence
Parti pris 22 novembre 2023

L’humanité n’est pas assignée à résidence

Il n’y a pas de crise migratoire, il n’y a qu’une crise de l’accueil. C’est tout l’objet de ce numéro spécial de Politis, à retrouver en kiosque et sur notre site, entièrement consacré à l’immigration, à l’accueil digne et à ses effets positifs. Pour que la peur cesse d’intoxiquer le débat public.
Par Pierre Jacquemain