Les idiot·es utiles du rallye Dakar

Après avoir sillonné à tombeau ouvert l'Afrique puis l'Amérique du Sud, cette célébration ringarde de l'individualisme jouisseur échoue en Arabie saoudite, trop heureuse de restaurer son image.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Voilà 41 ans que le rallye Dakar exalte un modèle de jouissance follement moderne : ne soumettre son plaisir qu’à son propre bon vouloir. Aller très vite et au bout de soi, brûler sans compter son énergie et le carburant, réaliser son « rêve de gosse » : l’émancipation ultime de l’individu contraint par un quotidien grincheux. Amaury Sport Organisation (ASO), l’organisateur, se charge de l’argumentaire pour faire avaler les pilules. Jusqu’en 2007, le rallye traversait l’Afrique à tombeau ouvert : les équipes se déguisent en missions humanitaires, ramassent leurs déchets. Neuf enfants fauchés dans les villages (1) : consigne est donnée d’y ralentir.

En 2009, la caravane file vers d’autres dunes, en Amérique du Sud, fuyant l’insécurité alimentée par des groupes armés. Las, les écolos lui font la vie dure et les pays, en crise économique, renâclent bientôt à cofinancer le cirque automobile. En 2020, bingo : c’est l’Arabie saoudite. Ryad allonge 80 millions d’euros pour cinq ans. Du sable sans gosse. Pas de contestataires : le royaume réprime toute forme d’opposition. Emprisonnements arbitraires, charia, guerre au Yémen, assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, femmes sous tutelle masculine : les associations de défense des droits humains interpellent ASO, France Télévisions (partenaire officiel !). En vain, 557 pilotes rappliquent, salivant à la promesse de déserts « mystérieux et profonds », plus que jamais les idiot·es utiles d’une compétition qui résiste à la ringardisation – pétrole, climat, etc. – et désormais à la plus vénale des compromissions.

Dans une campagne massive de restauration de son image, l’Arabie saoudite développe le tourisme, accueille des événements : ASO opine, « l’ouverture débute par le sport ». Certaines des treize pilotes alignées se convainquent que leur présence est « positive » pour l’émancipation des Saoudiennes, qui depuis très peu peuvent conduire, obtenir un passeport, voyager seules. Le moins crédible de ces « aventuriers » est encore Mike Horn. Décrit en « péril de mort » en novembre dernier lors d’une traversée de l’Arctique, mobilisant une équipe de secours, il s’aligne un mois plus tard sur le Dakar aux côtés d’un pote. S’étiquetant écologiste, il se défend, « préférant contribuer à de petits changements durables plutôt que tout interdire ». C’est Stéphane Peterhansel, dénommé « Monsieur Dakar » (13 victoires), qui parle le plus honnêtement de sa tribu (2) : « Les pilotes, nous sommes tous de très grands égoïstes. On pense plus à nous, à notre propre plaisir qu’au reste. Et je pense qu’il faut rester comme ça, autrement ça peut nous remuer la tête. »

(1) Sur 74 personnes tuées, en 42 éditions, dont les deux tiers non-pilotes.

(2) France info, 25 avril 2019.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents