Trump et Netanyahou, les apprentis sorciers

Devant le renoncement des pays arabes, seul l’Iran pourra à présent se prétendre dépositaire de la cause palestinienne. L’onde de choc du fameux plan américain au Proche-Orient risque aussi de traverser nos sociétés sous les formes les plus inquiétantes.

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À peine pire que ce que l’on imaginait, le voilà donc le fameux plan américain au Proche-Orient ! Jubilant comme deux vieux complices fiers de leur coup, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont pu, en présentant, le 28 janvier, le produit de leur connivence, narguer le peuple palestinien, et défier le reste du monde. Pourquoi s’encombrer de droit et de bonnes manières quand on dispose de tous les attributs de la force ? Pourquoi se retenir quand on peut s’emparer de tout ce que l’on désire : la terre, l’eau, la vallée fertile du Jourdain, et jusqu’aux sites symboliques des autres religions ? On appellera donc « État palestinien » quelques enclaves séparées, évidemment dépourvues de frontières, et privées de toutes voies d’accès internationales – ni port, ni aéroport, et ni communications terrestres qui ne soient soumises à la tutelle de l’occupant. Encore faut-il préciser qu’il ne s’agit là que d’une première étape dans l’accomplissement du grand rêve annexionniste. Après l’annexion immédiate de toutes les colonies déjà installées en territoire palestinien, et après, dit-on, un « gel » de quatre ans, l’entreprise de spoliation et d’appropriation pourra se poursuivre. Dans quatre ans ou tout de suite si les Palestiniens refusent un plan tout entier conçu pour ne pas être acceptable. Soixante ans après les guerres d’indépendance et la décolonisation, en Afrique et en Asie, voilà que s’enracine en terres palestiniennes un colonialisme d’un autre âge. Et dans le silence du monde.

Les pays arabes sont pieds et poings liés par la puissance économique américaine, et par une menace iranienne ravivée à bon escient. L’Union européenne « étudie et évalue » les propositions israélo-américaines, et le Quai d’Orsay « salue les efforts du président Trump… », confirmant que notre diplomatie est désormais agenouillée. Seule l’ONU trouve encore les mots pour rappeler sans précautions excessives le droit international, les frontières de 1967, et les deux capitales à Jérusalem… Quant à Mahmoud Abbas, il ne peut que brandir une « terrible menace » de « rupture » avec le gouvernement israélien dont chacun sait qu’il n’a pas les moyens. Dans l’immédiat, donc, rien. Mais après ? Le long terme donnera raison à Elias Sanbar, qui, sur France Culture, rappelait de façon très « rousseauiste » que « les rapports de force ne sont pas éternels ». Mais c’est maintenant que les apprentis sorciers vont engendrer leurs monstres. Sur le plan géopolitique d’abord, Sanbar a raison de dire que « les États-Unis donnent la région à l’Iran ». Devant le renoncement des pays arabes, seul Téhéran pourra à présent se prétendre dépositaire de la cause palestinienne. Non sans les dérapages que l’on redoute. Plus loin de l’épicentre, c’est-à-dire plus près de chez nous, l’onde de choc risque de traverser nos sociétés sous les formes les plus inquiétantes. La violence jihadiste, on le sait, se nourrit notamment d’un double sentiment d’injustice et d’impuissance. Mais c’est plutôt d’antisémitisme dont je voudrais parler. Au moment où des chiffres en hausse sont publiés, on ne peut ignorer l’effet dévastateur de la politique israélienne.

On le sait, une part indéniable de l’antisémitisme provient de l’équation déjà ancienne « Israël égale juifs ». Cette superposition, de plus en plus mortifère à mesure que le colonialisme israélien s’étend, est celle d’antisémites qui croient ainsi soutenir les Palestiniens. Mais la confusion est surtout sciemment entretenue par M. Netanyahou, trop heureux de pouvoir convertir toute critique à l’égard de sa politique en attaque contre les juifs. C’est misère de voir Emmanuel Macron reprendre à longueur de discours cette cynique manipulation. C’est aussi la grande faute morale des institutions juives de France. On recommandera à cet égard le livre de Charles Enderlin qui retrace l’histoire de la transformation du Crif et du Consistoire en ambassades de la politique d’Israël (1). L’ancien correspondant de France 2 à Jérusalem rappelle notamment ce texte de janvier 1977 par lequel le Crif affirmait qu’Israël « est l’expression privilégiée de l’Être juif ». Enderlin cite aussi une déclaration d’octobre 2000 du président du Consistoire, demandant aux juifs de France de « s’identifier à Israël ».

Quand l’expression de « l’Être juif » s’identifie à la politique coloniale de M. Netanyahou, on devine les ravages sur des esprits égarés. On est également sidéré d’entendre le grand rabbin de France, Haïm Korsia, prétendre, dans un récent entretien à Slate.fr, que « parler de colonialisme et d’apartheid, c’est perdre le sens des mots ». En campagne contre l’antisémitisme et pour la perpétuation de la mémoire de la Shoah, le grand rabbin est-il sûr de faire œuvre utile en niant ainsi la réalité ? Est-il sûr de servir sa cause, notre cause, en tentant d’enlever les mots à ceux qui combattent la politique ségrégationniste de la droite israélienne ? Peut-on valablement combattre l’antisémitisme ici quand on justifie le racisme anti-arabe là-bas ? Là-bas, justement, viendra un jour pas si lointain où les Palestiniens devenus locataires précaires de terres qui sont les leurs vont exiger citoyenneté et droit de vote. Ce qu’entrevoit l’éditorialiste du quotidien israélien Haaretz quand il affirme que « Trump a fait à Israël le baiser de la mort ».

(1) _Les Juifs de France, entre République et sionisme,_Le Seuil. Nous y reviendrons.


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