À l’université, un semestre chaotique

L’organisation des cours, examens et validations de diplôme varie d’une formation à l’autre, générant angoisse et incompréhensions parmi les étudiants.

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Juste avant le confinement, Emma est allée récupérer sa peinture, ses tissus et ses fils à coudre en catastrophe dans l’atelier de son école d’art parisienne. Étudiante en design de mode et innovation textile, le dernier semestre de sa formation devait être consacré à la réalisation pratique de ses projets d’études, sur lesquels elle planche depuis un an et demi. C’est dans le jardin familial de sa maison bretonne qu’elle devra produire son projet final, sans garantie d’être évaluée par son école : « On attend toujours un e-mail de la direction pour savoir si nous allons pouvoir présenter notre projet et valider notre diplôme. Avec mes camarades de classe, on a l’impression que tout notre travail peut être réduit à néant. Psychologiquement, c’est vraiment difficile de garder la motivation et de continuer à travailler. » Son projet de fin d’études doit notamment lui permettre de prétendre à des masters. Tout est pour le moment en suspens.

Le temps est aussi à l’incertitude pour Alexie, à la fois étudiante à la faculté et professeure en classes de sixième et quatrième. Après avoir obtenu le Capes (1) l’an passé, elle suit, en parallèle de son stage au collège, des cours à l’université de Lyon. « On vit avec l’épée de Damoclès de la titularisation au-dessus de la tête. » Pour les fonctionnaires stagiaires dans son cas, le printemps rime le plus souvent avec inspection académique : le Graal qui permet d’obtenir un poste dans l’Éducation nationale à la rentrée en septembre, impossible à mettre en œuvre pendant le confinement.

« En plus de devoir organiser dans l’urgence les cours à distance avec mes classes au collège, ma boîte e-mail s’est remplie de courriers de l’université avec des documents PDF de 200 pages et autant de PowerPoint pour valider mon année. » Une situation intenable qu’Alexie et ses camarades de classe sont parvenu·es à faire entendre à leurs équipes pédagogiques, « sans doute parce que nous sommes nous-mêmes enseignants et que ça a donné du poids à nos revendications ». Les exigences universitaires ont été assouplies et revues à la baisse en termes de quantité. Elle sera essentiellement évaluée avec des devoirs maison et des dossiers.

C’est aussi le mode d’évaluation prévu pour les partiels d’Ugo, étudiant en double licence d’histoire et de sociologie à l’université de Rennes-II. Il est également membre du syndicat étudiant l’Armée de Dumbledore, majoritaire à la commission de la formation de la vie universitaire (CFVU), où sont décidées les différentes modalités d’examen. Même si, comme la plupart des syndicats étudiants, il aurait préféré que ce semestre soit neutralisé pour l’ensemble des formations, l’évaluation par devoirs maison lui semble être la moins mauvaise solution : « Contrairement à la validation automatique du semestre qui a été déclarée illégale, l’évaluation par devoirs maison est légale. Malgré quelques réticences du côté des enseignants, ça s’est imposé à l’administration. »

L’impossible continuité pédagogique

Une enquête réalisée par l’université bretonne auprès de 3 400 élèves révèle : « Une majorité d’étudiant·es déclarent ne pas être isolé·es, se sentir plutôt bien, mais une part importante déclare également rencontrer des difficultés. Une proportion non négligeable se trouve dans des situations problématiques, voire préoccupantes (entre 10 et 20 % selon les indicateurs retenus). » Le maintien d’examens à distance, avec une temporalité identique à celle des devoirs sur table, aurait d’emblée discriminé les élèves qui n’ont pas de matériel informatique, de connexion Internet performante ou sont confinés dans des circonstances difficiles. C’est ce constat qui a animé différents syndicats et associations étudiantes à l’origine de la pétition « Non aux examens en ligne qui creusent les inégalités ». Elle compte près de 9 000 signataires.

« J’étais très inquiète pour les examens, la direction a vraiment tardé à nous donner une solution », raconte Fiona, en première année de master de droit privé à l’université d’Aix-Marseille. « Comme j’ai validé mon premier semestre, je devrais passer en master 2 sans difficulté avec mes notes de contrôle continu. Pour ceux qui ont raté leurs partiels en décembre, la situation est tout autre. Il n’y a pas de rattrapage prévu. » Bien que son année soit validée, l’étudiante en droit s’inquiète des lacunes qu’elle risque d’accumuler avec l’enseignement à distance. Impossible, pour elle, de parler de continuité pédagogique quand tout se joue via une plateforme numérique.

« On ne peut pas se transformer en Cned (2) du jour au lendemain », s’agace David (3), enseignant-chercheur à l’université de Lille. Il dénonce une gestion kafkaïenne de la crise sanitaire, où les professeurs sont soumis en permanence à des injonctions contradictoires : « On nous demande d’être bienveillants, mais dans le même temps on subit beaucoup de pressions, voire des menaces de la part de la direction pour maintenir les examens du second semestre à tout prix. Il faut produire de beaux bulletins de notes qui aient l’air les plus normaux possible. » Car çà et là, d’un cursus et d’une université à l’autre, la même petite musique revient. Celle des « diplômes qu’il ne faut pas brader », ligne défendue par la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, depuis le début de la crise sanitaire. L’enseignant lillois connaît le refrain. Il regrette la déconnexion profonde de la présidence de son université vis-à-vis de ses étudiants. « La réalité, c’est que les cours sont extrêmement perturbés par le confinement. On a des collègues dans le département qui ne sont pas en mesure de travailler, des élèves dont on a complètement perdu la trace. » David juge les enjeux pédagogiques secondaires pour une large partie de ses étudiants, frappés de plein fouet par les conséquences sociales de la crise sanitaire. « On voudrait juste s’assurer que tout le monde va bien, l’université fait tout pour dégrader la relation d’entraide et de confiance qu’on essaye de construire avec nos élèves. » Le matin même, il a reçu par e-mail le compte rendu d’une réunion organisée par la présidence et à laquelle a assisté un de ses collègues. On peut y lire : « Gestion des étudiants empêchés : pas vraiment de solution… Pas assez d’ordinateurs à prêter. » Des salles informatiques pourraient être mises à disposition, mais pas avant la fin du mois de juin.

L’urgence est ailleurs

Faute d’ordinateur et d’accès Internet, Mehdi n’a pas pu passer ses examens en contrôle continu ces dernières semaines. Étudiant étranger en première année de licence d’histoire à l’université Paris-8 et militant au NPA, il a dû quitter son appartement dès le début du confinement après avoir perdu son travail au noir dans un bar. Totalement privé de revenus, il est accueilli chez des amis. « On est tous inquiets, perdre une année à cause d’une crise sanitaire, c’est injuste. Ce n’est pas à nous de payer les pots cassés. » Il estime ne pas s’en sortir trop mal par rapport à certains de ses camarades de fac : « Beaucoup viennent de banlieue et vivent dans de tout petits appartements, ils doivent réviser dans leur cage d’escalier. » Une situation confirmée par Valérie Dubois, qui travaille à l’administration de l’université Paris-8 : « Beaucoup de nos étudiants et étudiantes sont en situation très précaire, et il n’est pas possible pour elles et eux de suivre des cours ou de rendre quoi que ce soit. Leur première urgence est de manger. Certains enseignants ou administratifs distribuent des colis alimentaires et ne peuvent donc pas assurer leurs cours ou la gestion administrative. » Elle recense dans ses rangs comme dans ceux de ses étudiant·es plusieurs cas de Covid-19. Une de ses collègues est décédée la semaine dernière.

Dans ce contexte, le calendrier pour les étudiants en devenir est resté le même. Les échéances Parcoursup ont été maintenues pour les futurs bacheliers confinés chez eux. À la différence près que, cette année, les procédures de sélection des candidats devraient être plus transparentes. Le Conseil constitutionnel a rendu une décision début avril intimant à tous les établissements de l’enseignement supérieur de rendre publics leurs critères de sélection et les algorithmes utilisés, ce qui devrait être fait en mai. Il avait été saisi d’une question prioritaire de constitutionnalité déposée par le syndicat étudiant Unef. Ce dernier s’est félicité de cette décision, rappelant que, « depuis deux ans, les universités se sont donc exemptées sans réelle base juridique de toute transparence ». Reste à déterminer comment la rentrée universitaire pourra s’organiser avec la menace de contamination au Covid-19. David s’interroge déjà : « Comment faire respecter des règles de distanciation sociale dans nos amphithéâtres et nos salles de cours surchargées ? »

(1) Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré.

(2) Centre national d’enseignement à distance.

(3) Le prénom a été modifié.


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