À New York, le lourd tribut des plus pauvres

Dans les quartiers défavorisés de la ville, le Covid-19 tue davantage que dans les zones aisées. Reportage à Elmhurst, l’un des secteurs les plus touchés.

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Quand on pense à New York, l’image qui vient à l’esprit n’est pas très éloignée -d’Elmhurst. En temps normal, ce quartier bourdonnant de l’est du Queens est une joyeuse tour de Babel où vivent des immigrés du monde entier. Dans ce melting-pot, les petits commerces familiaux montés par des entrepreneurs d’Amérique latine, d’Asie ou d’Afrique côtoient les vendeurs de rue qui s’affairent le long de Roosevelt Avenue, l’artère principale du quartier, pour écouler leurs stocks de pâtisseries et de fruits et légumes. Mais, comme dans le reste de New York, épicentre du coronavirus aux États-Unis (1), la vie du quartier a été emportée par la pandémie. À part quelques sirènes d’ambulance et le grondement du métro aérien qui survole « Roosevelt », le silence s’est installé dans les rues. Seuls les « travailleurs essentiels » (livreurs, chauffeurs de taxi…) et quelques résidents sortis de leur confinement pour faire les courses se partagent le trottoir. Rencontré au détour d’une rue, Anthony Carvalo tue le temps, appuyé contre son déambulateur. « Avant le coronavirus, cela m’arrivait souvent de rester dans la rue sans rien faire, à regarder les gens passer, à discuter avec les voisins, raconte ce sexagénaire. Ces temps-ci, il y a beaucoup moins de gens avec qui parler. __»

De l’autre côté de la rue se dresse Elmhurst Hospital, devenu bien malgré lui l’un des tristes symboles de la crise à New York. Fin mars, une docteure qui travaille dans cet hôpital a tourné une vidéo montrant un personnel médical dépassé par l’afflux de malades et la présence d’un camion frigorifique pour recueillir les dépouilles des patients décédés. Publiée par le New York Times, cette vidéo aux allures d’appel à l’aide a choqué la ville et le pays, et mis Elmhurst sur le devant de la scène médiatique. Visiblement troublé, Donald Trump, qui a grandi non loin, en a même parlé à plusieurs reprises dans ses -conférences de presse quotidiennes à la Maison Blanche.

Depuis, le quartier est devenu associé à une autre réalité : les dommages qu’inflige le virus aux plus pauvres. Avec ses voisins Corona et Jackson Heights, eux aussi largement peuplés d’immigrés, Elmhurst concentre le plus grand nombre de malades de l’arrondissement du Queens : 63 à 78 % des patients admis dans les hôpitaux locaux avaient le virus au 14 avril, selon les statistiques du département de la santé new-yorkais. Le Queens compte également l’un des plus grands nombres de morts du Covid-19 des cinq arrondissements de New York (Bronx, Brooklyn, Manhattan, Queens, Staten Island). Ce n’est pas une surprise, d’après Mark Levine, élu chargé du comité de la santé de la ville. « Beaucoup de personnes dans les quartiers les plus pauvres de la ville vivent entassées dans de petits appartements. Ce sont des “travailleurs essentiels”, qui sont obligés de sortir de chez eux, souligne-t-il. Surtout, les pauvres, les non-Blancs n’ont souvent pas les moyens de s’offrir une assurance médicale. Ce qui les rend plus vulnérables aux maladies comme le diabète ou les problèmes respiratoires, qui favorisent la mort dans le cas du Covid-19. »

Jackie Orr, membre de l’association locale de défense des immigrés Jackson Heights Immigrant Solidarity Network, pointe, elle, un autre obstacle : la barrière linguistique. « Dans les semaines précédant le confinement volontaire décidé par New York, je me suis demandé comment l’information sur les manières de se protéger du virus pouvait arriver rapidement aux personnes qui comptent, à savoir les femmes, qui prennent souvent les décisions dans ces foyers, dans des langues comme le tibétain, le bengali ou le coréen. Elles ne sont pas aussi répandues que l’espagnol, mais elles sont très parlées dans le Queens », dit-elle. À cela s’ajoute l’obstacle du statut légal : « Nous avons la plus grande proportion de travailleurs sans papiers de la ville. Ils ne veulent pas se faire soigner car ils doivent travailler et ont peur de se faire arrêter par la police de l’immigration. »

La situation d’Elmhurst n’est pas unique. Des données préliminaires issues des Centers for Disease Control, l’agence fédérale de santé, montrent que les « communautés de couleur », comme elles sont appelées aux États-Unis, paient un tribut particulièrement lourd dans la bataille contre le Covid-19. Le cas des Afro-Américains a été décrit comme « inacceptable » par Anthony Fauci, l’expert en chef chargé de piloter la lutte contre la pandémie aux États-Unis, lors d’une récente conférence de presse à la Maison Blanche. « Une fois de plus, les Afro--Américains souffrent de manière disproportionnée. Ce n’est pas qu’ils sont plus infectés que les autres, mais ils meurent en plus grand nombre à cause de maladies aggravantes comme le diabète, l’hypertension artérielle, l’obésité, l’asthme. » Ainsi, à Chicago, la -communauté noire représente 70 % des morts du Covid-19 alors qu’elle ne pèse que 30 % de la population générale. En Louisiane, elle représente 32 % de la population, mais 70 % des morts. Michigan, Alabama, Maryland : ce triste scénario se répète dans tout le pays.

Dans la ville de New York, les statistiques montrent aussi que les Noirs et les Hispaniques meurent davantage que les Blancs. Le Queens n’est pas le seul touché. Le Bronx, largement hispanique et noir, comptabilise aussi un grand nombre de morts du Covid-19 : près de 23 % des morts liées au virus (contre 11,5 % à Manhattan). Dans cet arrondissement pauvre, dont les habitants souffraient déjà d’asthme en raison de la pollution provenant des autoroutes et des centres de traitement de déchets qui y ont été construits ces dernières décennies, le virus n’a fait qu’une bouchée des plus fragiles. « Nous vivons dans des logements de mauvaise qualité. L’éducation à la santé, notamment l’alimentation saine, manque cruellement. Ce racisme systémique, qui dure depuis longtemps, est -responsable de la situation actuelle », affirme Mychal Johnson, cofondateur de l’association de justice environnementale South Bronx United, qui milite pour une revitalisation du Sud-Bronx, quartier surnommé « l’allée de l’asthme » en raison de son grand nombre d’habitants asthmatiques, dont de jeunes enfants. « Je suis horrifié de voir comment cette pandémie a exacerbé les inégalités », résume l’élu Mark Levine, qui représente Washington Heights. Ce quartier hispanique est le plus touché de Manhattan.

Dans le Queens, Roksana Mun, directrice de la stratégie de l’association Drum (Desis Rising Up and Moving), qui représente les travailleurs d’Asie du Sud, a le sentiment que le Covid-19 a révélé des failles qui existaient depuis longtemps. « Les infrastructures de santé dans nos quartiers ont toujours été sous-financées. Aujourd’hui, ce système est en train d’imploser », estime-t-elle. Précautions à prendre, appels à rester confiné : depuis le début de la crise, l’association sert de source d’information pour ses 3 000 membres, qui comptent notamment des ouvriers, des livreurs ou des employés de restaurant ne parlant pas l’anglais. Drum prend aussi régulièrement des nouvelles de ses membres pour s’assurer qu’ils ne sont pas malades. « Beaucoup de morts surviennent à domicile car les malades ne veulent pas prendre le risque d’aller à l’hôpital, soit parce qu’ils ne peuvent pas payer le test de dépistage, soit parce qu’ils ont peur de se retrouver dans une salle d’urgence bondée et ne veulent pas mettre la vie des autres en péril. »

Même si New York tourne au ralenti, hors de question pour Roksana Mun et ses collègues de lever le pied. Drum et d’autres associations militent aujourd’hui pour la suspension du paiement des loyers afin de desserrer l’étau sur les locataires licenciés ou subissant une perte de revenus. Pour ne rien arranger, les prix de l’immobilier ont augmenté ces dernières années dans le Queens, touché par la « gentrification ». Autre défi : la participation au recensement décennal qui a lieu cette année aux États-Unis. Ce grand comptage, en cours en ligne, joue un rôle essentiel pour l’allocation de ressources et de services au niveau de chaque quartier. « Personne ne s’en soucie en ce moment. Pourtant, il est important que tout le monde soit compté, poursuit Roksana Mun. Cela peut nous aider sur le plan du logement, de l’emploi, de l’accès à la nourriture et aux soins. »

Dans les rues calmes d’Elmhurst, le recensement semble une préoccupation bien lointaine. Alfonso Moreno, un immigré hispanique occupé à vendre des légumes et fruits frais aux rares passants, tente de faire de l’argent « comme [il] peu[t] ». Comme 20 % des habitants d’Elmhurst et des quartiers voisins, il n’a pas d’assurance santé. « J’achète des médicaments dans les pharmacies en espérant que cela me protège. »

(1) Au 21 avril, les États-Unis comptabilisaient 42 364 décès dûs au Covid-19, dont plus d’un tiers (14 604) dans la seule ville de New York.


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