Dans la chambre d’un confiné

En 1962, Roger Stéphane réalise un portrait- souvenir de Proust pour la télévision. Savoureux.

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Les dernières années de son existence, Marcel Proust les a vécues dans un contre-la-montre avec la mort, survenue en 1922. Il était décidé à achever son œuvre, les sept tomes d’À la recherche du temps perdu, à laquelle il a pu, sur le fil, apposer le mot fin. Pendant ces années, Proust n’a pratiquement plus fait qu’écrire, confiné dans sa chambre. Où, cependant, il avait pour habitude de recevoir des visites, toujours à minuit, souvent d’amis de renom. Comme certains de ceux qui apparaissent dans le film que Roger Stéphane a réalisé pour la télévision en 1962, disponible sur le site de l’INA, qui est en accès libre en cette période de coronavirus (lire la série « Voyage autour de nos chambres », sur politis.fr).

Marcel Proust, portrait--souvenir est un document exceptionnel et savoureux. Journaliste et lui-même écrivain, Roger -Stéphane a sollicité la mémoire de plusieurs amis de Proust, tels Jean Cocteau, Emmanuel Berl, la princesse Soutzo, le mari de celle-ci, Paul Morand, François -Mauriac, Philippe Soupault et Céleste Albaret, la très fidèle servante de l’auteur du Temps retrouvé. Excusez du peu !

Stéphane n’oublie jamais l’œuvre, ce qu’elle a d’inouï, de profond et de révolutionnaire. Le film commence d’ailleurs par des propos de Mauriac disant qu’« avant Proust on refaisait du Balzac ou du Benjamin Constant », et de Cocteau, selon qui « les mécanismes de Proust se rapprochent de ceux de Robbe-Grillet et de Butor, c’est-à-dire des recherches de la jeunesse actuelle ».

Mais l’essentiel est constitué des souvenirs des uns et des autres, chacun y allant de ses anecdotes. Ainsi se dresse l’image d’un Proust tour à tour snob, mondain (ce qui n’est pas pour surprendre), courageux, doux et viril, généreux, susceptible, fantasque… Le moment le plus extraordinaire survient quand Paul Morand raconte une visite inopinée de Proust chez lui en pleine nuit et se met à imiter sa manière de parler – qui ressemblait, précise-t-il, à sa façon d’écrire. Ce qui, à l’écoute de l’imitation de Morand, est en effet très troublant et, en même temps, tout à fait comique.

On retient aussi de Cocteau que, lorsque Proust s’adonnait à la lecture de ce qu’il était en train d’écrire, celui-ci ne cessait de s’esclaffer en lançant des : « C’est idiot ! C’est idiot ! »

La fin de Proust est contée, avec beaucoup d’émotion quarante ans plus tard, par Céleste Albaret, où apparaît là encore la forte personnalité de celui qui est mort la conscience tranquille. Il était allé au bout de sa mission. Marcel Proust pouvait devenir immortel.

Marcel Proust, portrait-souvenir, Roger Stéphane, ina.fr.


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