Dans les quartiers, le risque d’un grand décrochage

Les enseignants des réseaux prioritaires de la métropole de Lyon s’inquiètent des conséquences du confinement sur ceux de leurs élèves qui ne disposent pas de matériel informatique, d’espace pour travailler ou d’une famille pouvant les aider.

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D’après les chiffres de 2014 de l’Observatoire national de la politique de la ville, dans les collèges REP et REP+, seulement trois quarts des élèves de troisième obtiennent leur brevet, contre 86 % dans les autres établissements. Au moment du bac, cet écart ne disparaît pas, avec en moyenne 10 % de réussite en moins dans les lycées dont un quart ou plus des élèves proviennent de « quartiers prioritaires de la politique de la ville », définis comme tels en fonction du revenu de leurs habitants. Autrement dit, les enfants et les adolescents des quartiers pauvres réussissent moins bien à l’école.

Dès 1970, les sociologues Jean-Claude Passeron et Pierre Bourdieu constataient que l’école reproduit les inégalités sociales. L’enquête Pisa (1) réalisée près d’un demi-siècle plus tard, en 2015, leur donne toujours raison : la France fait partie des pays où l’écart est le plus marqué entre les élèves issus de milieux défavorisés et les autres. Et c’était sans compter le confinement. Dans les quelque 37 quartiers prioritaires que compte la métropole de Lyon, les écoles s’inquiètent du sort de leurs élèves.

Lucie* est CPE depuis près de vingt ans dans un lycée de Vénissieux, dans l’est lyonnais. Elle vient d’appeler tous les élèves d’une classe de seconde à la place de leur professeure principale, contaminée par le coronavirus. « Les gamins ont besoin d’être rassurés, ça leur a fait vachement plaisir », sourit-elle avant de reprendre sur un ton plus grave : « Certains n’ont rien fait depuis quinze jours et ne savent pas utiliser un traitement de texte. Ça va être le plongeon dans les abysses. »

Laura*, assistante d’éducation dans un lycée professionnel de la ville, fait le même constat : « Pour nos élèves, en temps normal, l’école, c’est parfois compliqué. Dans cette situation, ça va l’être encore plus. Il faut avoir un accès Internet, ce n’est pas toujours le cas. Le mieux, c’est d’avoir aussi un ordinateur, ce n’est pas toujours le cas non plus. Et si ordinateur il y a, encore faut-il avoir un logiciel de traitement de texte et savoir s’en servir… Donc les plus motivés se retrouvent avec un téléphone. »

D’après une étude réalisée en 2014 pour l’association Emmaüs Connect, six millions de personnes cumuleraient précarité sociale et précarité numérique en France. La « génération Internet », celle des 16-25 ans, ne fait pas exception : d’après la même étude, près de la moitié des jeunes inscrits dans une mission locale n’auraient pas d’adresse e-mail, un élément incontournable pour une recherche d’emploi ou de formation.

À Vaulx-en-Velin, une autre banlieue lyonnaise avec un profil socio-économique semblable à celui de Vénissieux, on partage les mêmes inquiétudes, y compris pour les plus jeunes. Mathieu* est assistant d’éducation dans un collège REP+ dans le quartier du Mas-du-Taureau. « Nos élèves sont déjà en décrochage, avec un niveau moyen très bas et de gros soucis familiaux, explique-t-il. On a en plus les difficultés scolaires, de langue, et beaucoup de parents qui ne vont pas pouvoir suivre derrière. » Chaque semaine, les surveillants passent un coup de fil aux familles et, là aussi, les retours sont alarmants : « Il y a souvent plusieurs enfants et des parents en télétravail qui doivent se partager un seul ordinateur. Le collège a prêté des tablettes et imprime des devoirs que certains élèves viennent chercher. Des gamins prennent leurs exercices en photo avec leurs smartphones et les envoient à leurs profs. Dans la situation actuelle, ce n’est déjà pas mal, mais seulement 40 % des élèves ont rendu au moins un de leurs travaux pour l’instant. »

Les enseignants, de leur côté, tentent tant bien que mal d’assurer leurs cours et surtout de garder un lien avec leurs élèves. Sébastien* est prof de sciences depuis trois ans à Vénissieux. « On avance complètement à l’aveugle, s’indigne-t-il. Comme le site de l’ENT (2) a crashé dès les premiers jours, les élèves m’ont proposé d’utiliser Discord, une application pour les geeks. Niveau données personnelles, c’est catastrophique. J’installe une webcam qui filme une feuille où j’écris, pour simuler un tableau. » Un véritable « bricolage » qui exaspère le professeur : « On a l’un des pires ministres de l’Éducation nationale possible. Il ne fait rien, à part des coups de communication. L’Éducation nationale est sous-dotée en matière de formation des profs et d’outils pour le travail à distance.»

À Vénissieux, Laura s’interroge sur les effets qu’aura le confinement sur cette élève de terminale bagarreuse et démotivée l’année dernière et qui avait surpris toute l’équipe cette année par son sérieux. Elle pense aussi à ce jeune de première qui avait réussi à retourner au lycée après de longues absences, et au projet de réorientation dans lequel il s’était engagé après plusieurs mois de travail avec elle. « Il était allé visiter l’école et devait normalement se raccrocher à son BEP jusqu’à la fin de l’année, raconte-t-elle. Il devait chercher un patron, mais avec le confinement tout est fermé et les entreprises auront certainement moins de budget après pour prendre des alternants. » Et de soupirer : « Si ce projet n’aboutit pas, il va certainement décrocher de l’école pour de bon et aller faire des bêtises dans le quartier, vendre de la drogue comme l’année dernière… » Lucie* abonde en citant Pierre Bourdieu et la reproduction des inégalités sociales par le système scolaire. « Ce confinement, surtout s’il perdure, va laisser sur le bord de la route un certain nombre de gamins, se désole-t-elle. Je pense qu’on va en perdre une proportion non négligeable. Plus dans les banlieues qu’ailleurs. »

Les enseignants aussi redoutent un décrochage massif.Pour Sébastien*, ce confinement jette déjà une lumière crue sur les inégalités entre les élèves de banlieue et les autres : « On accentue encore les inégalités entre nos élèves et ceux qui ont une chambre à eux, un ordinateur, le soutien de leurs parents, et qui ne vont pas être obligés de faire à manger à leurs frères et sœurs. On a des élèves qui ont du mal à se mettre au travail, ils fonctionnent énormément à l’affect et préfèrent ne pas faire plutôt que rater. Il faut casser cette barrière psychologique, les rassurer et les convaincre de travailler. On a déjà des élèves en grande difficulté et qui sont en train de lâcher. »

Au-delà des conséquences sur la scolarité de ces jeunes, à Vénissieux, Laura est inquiète pour leur sécurité : « Je pense aux gamins qui subissent des violences à la maison… On sait bien que l’enfermement dans un petit appartement ne va pas les faire disparaître. Là où il y avait le lycée comme échappatoire, ce n’est plus le cas. Et puis il y a aussi les élèves qui vivent seuls, qui arrivaient un peu à sortir la tête de l’eau grâce à l’école… Ce sont des problématiques plutôt exceptionnelles dans des lycées de centre-ville ou de campagne, mais fréquentes dans les quartiers défavorisés. » Quid de cette adolescente de seconde qui lui avait confié subir des violences psychologiques, et peut-être physiques, à la maison ? Et de cette jeune fille prise en charge par la protection de l’enfance, confinée seule dans sa chambre d’hôtel ? Sans oublier ces deux garçons de troisième, l’un confiné avec un père violent, l’autre livré à lui-même. Les services sociaux venaient de se pencher sur leur situation, mais maintenant ?

D’après le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, les violences intrafamiliales ont augmenté de plus de 30 % depuis le début du confinement. Témoins, victimes directes ou collatérales, les enfants n’y échappent pas. Le décès d’un garçon de 6 ans battu par son père en Seine-Saint-Denis est venu illustrer crûment cette hausse des violences. « On va certainement récupérer les gamins plus cabossés qu’ils ne l’étaient auparavant, soupire Lucie*. Il y en a qui ne vont pas voir l’infirmière ou l’assistante sociale mais dont les confidents sont des profs ou des assistants d’éducation… On remplissait, dans un__e certaine mesure, un rôle de soutien psychologique. »

(1) Évaluation triennale créée par l’OCDE, qui teste les compétences des élèves de 15 ans en lecture, sciences et mathématiques.

(2) Environnement numérique de travail : la plateforme Internet de l’Éducation nationale où se font les échanges entre enseignant·es, élèves et familles.

  • Les prénoms ont été changés.

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