Derrière la crise sanitaire : la faim

Depuis le début du confinement, de nombreuses personnes peinent à remplir leurs placards. Une insécurité alimentaire grandissante contre laquelle collectifs et associations se battent.

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Depuis plusieurs semaines, le campus universitaire de Bordeaux a pris des allures de no man’s land. Les étudiants et étudiantes qui ont pu rentrer chez leurs parents ne sont plus là. Pourtant, dans les petites chambres du Crous, il reste quelques jeunes. Isolé·es et souvent précaires, les élèves présents sur le campus sont de plus en plus confronté·e à un mal qui grandit : la faim. « Il y a énormément d’étudiants étrangers, qui viennent d’Afrique ou d’Amérique latine, notamment, qui n’ont pas pu rentrer chez eux. Il y a aussi des étudiants des DOM-TOM qui sont restés en résidence, en plus des métropolitains », note Anne*, enseignante-chercheuse en biologie à Bordeaux.

Avec la fermeture des restaurants universitaires, qui proposaient des repas complets à un prix plafonné de 3,30 euros, et celle des épiceries solidaires, ces jeunes ont de plus en plus de mal à s’approvisionner. D’autant plus que beaucoup ont perdu leur emploi depuis l’annonce du confinement. Or, selon l’Observatoire de la vie étudiante, plus de la moitié des élèves de l’enseignement supérieur qui avaient une activité rémunérée à côté de leurs études en 2016 indiquaient que ce travail était indispensable à leur survie.

À Toulouse, Julien est dans une situation similaire. Réunionnais, cet étudiant en science politique n’a pas pu parcourir les 12 000 kilomètres qui le séparent du domicile de ses parents et reste confiné dans un appartement de la ville rose. Embauché en contrat étudiant dans une cafétéria du Crous, il a été prévenu quelques jours avant le début du confinement qu’il ne pourrait plus travailler. Quant à son second travail dans la restauration, il a également cessé. « Je perds 280 euros de revenus, il ne me reste que mes 600 euros de bourse et les APL. Avec mon emploi à la cafétéria du Crous, c’était fréquent que j’y prenne mon repas du soir. Depuis le confinement, je dois donc payer un repas en plus par jour. Alors je me rationne, je ne mange plus que des pâtes et du riz avec de la sauce, je compte chaque euro que je mets dans l’assiette. Je ne mange plus de fruits et presque pas de légumes, parce qu’ils sont chers et de mauvaise qualité. Ça m’arrive de sauter des repas. »

Trois kilos de féculents et des produits d’hygiène

Si la situation est déjà très problématique, c’est l’après que redoute le plus Julien. « On s’engage dans une crise économique. Le Crous nous a dit, à moi et aux deux autres étudiants qui travaillaient avec moi, qu’il serait difficile de nous embaucher à nouveau. Ça va être difficile de retrouver un emploi. C’est sûr que ma situation va se détériorer dans les prochains mois. »

Si le Centre national des œuvres universitaires et scolaires (Cnous) se félicite d’avoir mis en place une aide d’urgence pour les étudiant·es isolé·es, « de tels dispositifs ont moins apaisé la faim que la mauvaise conscience », estiment plus d’un millier d’universitaires dans une tribune publiée dans Le Monde le 15 avril. « Pis, loin de prendre la mesure de l’urgence, le Cnous aggrave les conditions de vie des plus vulnérables en exonérant de loyer seulement les étudiants qui ont pu regagner leur foyer familial », dénoncent les signataires, qui interpellent le ministère de l’Enseignement supérieur. Parmi leurs revendications, l’annulation des loyers pour les étudiant·es habitant en résidence et la simplification des procédures d’accès à l’aide alimentaire.

À Bordeaux, l’enseignante-chercheuse Anne, aux côtés d’autres universitaires, a rapidement décidé de prendre les devants face à l’inaction des pouvoirs publics. « On a pris conscience qu’il allait y avoir des -problèmes pour les plus précaires lorsque le Crous a demandé aux étudiants qui le pouvaient de partir des résidences », explique-t-elle. Le groupe de profs, déjà mobilisé sur les questions de précarité étudiante et enseignante, a lancé le collectif Solidarité continuité alimentaire, pour venir en aide aux jeunes dans le besoin. Grâce à une cagnotte en ligne, qui a atteint déjà plus de 50 000 euros, et des dons de la part de plusieurs associations, le collectif, qui compte une trentaine de bénévoles, distribue gratuitement des paniers de produits alimentaires et d’hygiène aux étudiants et étudiantes qui se manifestent grâce à un formulaire en ligne. Ces jeunes se voient alors livrer trois kilos de féculents, des produits impérissables et, selon leurs besoins, du café, du thé et des produits d’hygiène. « On a vu des cas extrêmement problématiques, des personnes qui n’avaient pas mangé depuis deux, trois jours, d’autres qui étaient contraintes de faire les poubelles. Il y a vraiment des conditions financières dramatiques, en plus, souvent, d’une détresse psychologique », confie Anne.

Un campement rom affamé

Des initiatives similaires sont nées sur d’autres campus, notamment à Lyon et à Paris. Mais les jeunes ne sont pas les seuls à rencontrer des difficultés à se nourrir. Des familles et des personnes isolées, elles aussi confrontées à une situation financière tendue, se retrouvent plongées dans l’insécurité alimentaire. « Avec la décision du confinement, on a vu automatiquement un impact économique, notamment sur des gens qui vivaient de petits boulots, d’intérim, des personnes qui venaient de lancer une entreprise. On a vu apparaître dans nos antennes ces gens-là, qui ne venaient pas nous voir auparavant », explique Jean Stellittano, secrétaire national du Secours populaire. Il note que l’obligation de rester chez soi a précipité des personnes dans une situation très précaire, non seulement parce que leurs sources de revenu se sont taries, mais aussi parce que des points de distribution alimentaire et des épiceries solidaires ont fermé leurs portes. Certains foyers bénéficiant des tarifs sociaux des cantines scolaires pour leurs enfants ont vu leur budget alimentation s’envoler après la fermeture des écoles. Un « effet de tenaille », estime Jean Stellittano, qui a conduit le nombre de personnes prises en charge par le Secours populaire à tripler au niveau national.

« Je me suis rendu dans un campement rom ce matin. Habituellement, il s’autosuffit : les gens ont des petits boulots, mendient, se débrouillent. Mais, avec le confinement, tout le monde est affamé. On a aussi croisé des gens qui n’avaient rien mangé d’autre qu’une tarte aux pommes depuis une semaine, c’est extrêmement problématique », ajoute Jean Stellittano. Depuis le début de l’épidémie, le Secours populaire a mis un point d’honneur à continuer ses actions pour éviter qu’une crise alimentaire ne se superpose à la crise sanitaire. Outre la réception des familles qui se poursuit dans les antennes des associations, des distributions à domicile et des maraudes sont mises en place grâce à l’afflux de volontaires. « Rien que dans les Alpes-Maritimes, on a accueilli 300 nouveaux bénévoles depuis le début de l’épidémie », souligne le secrétaire national.

D’autres associations, comme les Restos du cœur ou la Croix-Rouge, ont également redoublé d’efforts pendant la crise. Une mobilisation citoyenne et solidaire indispensable, estime Jean Stellittano, qui doit toutefois s’étendre à chacun. « On essaye de promouvoir la détection des personnes en danger. On a des appels de personnes inquiètes qui n’ont pas vu leur voisin sortir ni recevoir la moindre visite depuis plusieurs jours. C’est important de prévenir, parce que le risque de décès est réel. »

Le rôle des collectivités

Pour que les personnes en difficulté soient mieux prises en charge, le Secours populaire s’est allié à la Caisse d’allocations familiales afin d’aider au signalement des foyers ayant besoin d’une aide. La CAF n’est pas la seule organisation publique à s’être mise en marche face à la crise alimentaire. La Ville de Paris a débloqué une aide d’urgence pour les familles qui bénéficiaient des tarifs sociaux pour la cantine des enfants. Les plus fragiles d’entre elles, qui payaient le repas 13 centimes d’euro, pourront bénéficier d’une aide forfaitaire allant jusqu’à 150 euros, et 50 euros supplémentaires pour le deuxième enfant. Elle sera versée automatiquement, sans démarche.

Idem en Haute-Garonne, où le conseil départemental a mis en place des bons alimentaires de 30 et 60 euros par mois pour les familles qui recevaient l’aide départementale pour les repas de leurs enfants en cantine scolaire. La mesure devrait concerner 22 000 familles. Les personnes et foyers isolés pourront également prétendre à l’aide. En Seine-Saint-Denis, le conseil départemental a pris la décision de rouvrir l’une des sept cuisines centrales à Clichy-sous-Bois, qui sert d’ordinaire à approvisionner les cantines des collèges. De quoi préparer 1 600 repas chauds et froids distribués aux associations du département. Cependant, si de nombreuses personnes sollicitent le soutien d’associations ou de collectivités, d’autres « n’osent pas demander de l’aide », regrette Jean Stellittano. « Malgré les efforts, on craint de retrouver des gens morts chez eux à la levée du confinement. »

* Le prénom a été modifié.


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