« En Ehpad, on est habitué aux décès, mais là on s’attend au pire »

Aujourd’hui dans #LesDéconfinés, Anne-Laure*, infirmière de formation d’une cinquantaine d’années au chômage technique, a décidé d’aider le personnel d’un Ehpad. Elle raconte l’inquiétude des soignant·es et l’angoisse des résident·es.

Marie Toulgoat  • 8 avril 2020
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« En Ehpad, on est habitué aux décès, mais là on s’attend au pire »
© Photo : Loic VENANCE / AFP

Je suis infirmière de formation. Engagée dans un autre métier, je me suis trouvée au chômage technique au début du confinement. Je me suis portée volontaire pour aller prêter main forte au personnel d’un Ehpad proche de mon domicile, en Île-de-France. J’ai envoyé un mail au directeur et j’ai eu une réponse dans les deux heures me demandant si je pouvais me rendre disponible immédiatement. Ils avaient vraiment besoin d’aide, et ils ont fait appel à de nombreux intérimaires.

#Lesdéconfiné·es, une série de témoignages sur le travail et les nouvelles solidarités pendant le confinement. Nous cherchons des témoignages de personnes qui ne vivent pas leur confinement comme tout le monde. Si vous êtes obligés de sortir pour travailler ou si vous devez sortir pour créer de nouvelles solidarités (association, voisinage), racontez-nous votre expérience et envoyez-nous un mail.
On fait ce qu’on peut pour protéger les résident·es, mais on ne peut pas les enfermer dans leur chambre quand ils ou elles refusent d’y rester. Ce serait considéré comme de la maltraitance. Tout le monde ne comprend pas.

L’autre jour, j’ai dû rester pendant de longues minutes avec une dame de 101 ans qui avait mis son manteau, son chapeau, et qui prétendait aller dans le jardin. Pour lui faire entendre raison, je lui ai parlé de la guerre, et là elle m’a dit : « Oui c’est vrai, j’ai connu la guerre », et elle est rentrée. Une autre continuait de rendre visite à son amie dans une autre chambre.

Les résident·es ne vivent pas bien le confinement. Un jour, une dame a crié pendant une demi-heure qu’elle voulait sortir. On a essayé de lui expliquer que dans sa chambre, elle est à l’abri, mais c’est difficile à entendre.

Avec l’absence de certain·es soignant·es habituel·les et l’arrivée d’intérimaires, c’est beaucoup de nouvelles têtes auxquelles doivent s’habituer les personnes âgées, c’est perturbant pour elles. D’autant plus qu’avec les masques, on ne voit pas nos visages, on ne voit pas si on sourit ou pas.

Une résidente m’a dit que je lui faisais peur, j’ai enlevé mon masque en le prenant par les élastiques et à bonne distance de sécurité, pour qu’elle puisse me voir. C’est déroutant pour les résident·es, ça génère beaucoup d’angoisse.

Toutes les précautions sont prises, mais on reste inquiet. D’autant plus qu’il y a plusieurs cas avérés dans l’Ehpad. À ma connaissance, au moins un résident est hospitalisé, et une autre est en isolement. Dès que le personnel a appris qu’il y avait un cas, avant mon arrivée, l’établissement a été séparé en deux, pour limiter le plus possible les contacts entre les personnes saines et les personnes infectées. Mais ça reste difficile.

Beaucoup d’aides-soignant·es ont peur de venir travailler, par crainte d’être contaminé·es. Les résident·es ne portent pas de masque, c’est difficile de le leur faire garder plus de quelques minutes. C’est très problématique.

C’est aussi très dur pour le personnel. On doit passer beaucoup de temps à rassurer les gens, et on garde à l’esprit qu’on représente un risque, qu’on peut les contaminer.

Au début, en plus, nous n’avions que deux masques par jour, alors qu’ils doivent être renouvelés toutes les trois heures. En Ehpad, les soignant·es sont habitué·es aux décès, mais là, on s’attend au pire. C’est psychologiquement dur, parce que même si on essaye de garder une distance, on finit par s’attacher aux personnes âgées.

* Le prénom a été changé.

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