Mercosur : les vraies raisons du « non » de Macron

Si la France a voté contre le Mercosur, ce n’est pas parce qu’Emmanuel Macron condamne le libre-échange – bien au contraire – mais parce que soutenir le texte lui coûterait trop cher politiquement.

Pierre Jequier-Zalc  • 9 janvier 2026
Partager :
Mercosur : les vraies raisons du « non » de Macron
Manifestation contre l'accord Mercosur, par la Confédération paysanne, en octobre 2025 à Paris.
© Vanina Delmas

Les larmes de crocodile sont de sortie. Ce vendredi, les États membres de l’Union européenne (UE) ont voté, à une majorité qualifiée, le traité de libre-échange entre l’UE et les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) visant à drastiquement baisser les droits de douane sur tout un tas de produits.

La France, elle, a voté contre, comme l’a annoncé Emmanuel Macron jeudi 8 janvier dans la soirée. Sans que cela empêche l’adoption du traité. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, s’est tout de suite empressée de déplorer un traité « ancien, mal pensé, mal calibré ». Mais cet atermoiement de l’exécutif sonne comme un véritable bal d’hypocrites.

Avant d’officialiser sa position, Emmanuel Macron avait déjà commencé à se donner le beau rôle : « J’ai essayé depuis des mois de réunir une minorité de blocage. Les Irlandais viennent de nous rejoindre », a-t-il clamé ce jeudi devant les représentants des partis, reçus à l’Élysée. Mais cette sorte de plaidoirie en impuissance ne correspond pas vraiment à la réalité. La France, première puissance agricole et pays fondateur de l’UE, a encore beaucoup de pouvoir à Bruxelles. Si elle se retrouve esseulée, ce vendredi, c’est moins par manque de moyens que par absence de volonté réelle de lutter contre ce traité.

Sur le même sujet : Le « mécanisme de rééquilibrage », un discret mais dangereux dispositif du Mercosur

En effet, le logiciel économique du chef de l’État est désormais bien connu. Il est rappelé dès la première phrase du communiqué annonçant la position française sur le vote de ce vendredi : « La France est favorable au commerce international. » Un logiciel néolibéral, très orthodoxe, qui voit dans le libre-échange des opportunités de marché et des économies d’échelle, bien plus que les risques climatiques – très nombreux, en l’occurrence.

Gestion calamiteuse

« On a vraiment une gestion du président de la République qui est incompréhensible parce qu’il était fondamentalement pour », a accusé, auprès de Franceinfo l’ancien président de la commission des affaires étrangères, Jean-Louis Bourlanges. En novembre dernier, lors d’un déplacement au Brésil, Emmanuel Macron s’était d’ailleurs déclaré « plutôt positif » à l’accord. Une forme de « feu vert » vers la ratification qui avait alors mis le feu aux poudres, notamment auprès des syndicats agricoles qui dénonçaient un « revirement total ».

L’aboutissement d’une gestion calamiteuse de ce dossier par l’exécutif, tiraillé entre son logiciel économique traditionnel, les colères agricoles légitimes et les engagements climatiques pris dans l’Accord de Paris. « Au départ, Macron était favorable à la conclusion de l’accord », rappelle Mathilde Dupré, codirectrice de l’Institut Veblen et spécialiste des enjeux de mondialisation.

On paie les pots cassés de ne pas avoir tenu une position consistante sur cet accord de libre-échange.

Maxime Combes, économiste

Mais après un rapport très critique sur les conséquences environnementales d’un tel traité, rendu au premier ministre en 2020, la France annonce sa volonté de ne pas accepter l’accord en tant que tel. Des lignes rouges sont brandies, notamment sur la déforestation, l’impact des échanges sur le climat et les produits phytosanitaires utilisés dans les pays du Mercosur.

« On paie les pots cassés »

Cinq ans plus tard, rien n’a changé, ou presque. L’accord finalisé et conclu le 6 décembre 2024 n’intègre réellement aucun de ces trois enjeux. « Personne n’a pris ces lignes rouges au sérieux », soupire Mathilde Dupré qui soupçonne l’exécutif de « ne pas voir fait le travail nécessaire pour intégrer pleinement ces enjeux ».

Un avis partagé par Maxime Combes, économiste à l’Aitec (Association de solidarité internationale engagée pour la justice économique, sociale et écologique) : « On paie les pots cassés de ne pas avoir tenu une position consistante sur cet accord de libre-échange et le fait que la France n’a pas mené le travail diplomatique nécessaire pour convaincre d’autres États de s’abstenir. »

Pour lui, la phrase d’Emmanuel Macron au Brésil, en novembre, « a été perçue comme un feu vert pour la ratification ». Seules les importantes colères agricoles, qui essaiment partout sur le territoire ces dernières semaines, l’ont fait rebrousser chemin.

Sur le même sujet : « L’accord UE-Mercosur, le traité de libre-échange le plus contesté de l’histoire européenne »

Sans, pour autant, que la France cherche réellement à constituer une minorité de blocage qui aurait empêché le vote de l’accord. A contrario, Emmanuel Macron s’est félicité des dernières annonces de la Commission européenne qui restent bien maigres et ne change guère le fond de l’accord. « Les craintes que nous exprimions dans notre rapport en 2020 demeurent », assure Stefan Ambec, président de la commission qui a rédigé ce rapport et directeur de recherche Inrae à la Toulouse School of Economics (TSE).

C’est donc les pressions politiques nationales qui ont forcé l’exécutif à prendre cette position. Fait rarissime ces derniers mois, l’ensemble de la classe politique s’est prononcée en défaveur de ce traité de libre-échange, que ce soit au Sénat ou à l’Assemblée nationale. Mais ce « non » reste avant tout une posture visant à sauver le gouvernement Lecornu, rendu très instable à chaque sujet inflammable.

Pour ironiser sur cette « posture », la Confédération paysanne, reçue à Matignon en début de semaine, a « remis un billet d’avion pour Bucarest au premier ministre pour qu’il soit enfin proactif dans l’obtention du ralliement de la Roumanie », dans l’optique de constituer une minorité de blocage. Trop tard, les négociations sont terminées et l’accord, voté. Il ne reste, désormais, que les hypocrites larmes de crocodile.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Publié dans
Parti pris et Politique

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 5 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

À gauche, le casse-tête de la candidature
Gauche 13 mai 2026

À gauche, le casse-tête de la candidature

À gauche, la désignation présidentielle est devenue un piège autant qu’une nécessité. Derrière les appels à l’union persistent des fractures stratégiques et idéologiques. Tour d’horizon des options.
Par Pierre Jacquemain
Gauche : le piège du RN
Analyse 13 mai 2026 abonné·es

Gauche : le piège du RN

La possibilité d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir ne relève plus de la fiction politique. Face à une société fracturée, la gauche peine à retrouver un récit commun et une stratégie de conquête capables d’incarner une alternative majoritaire.
Par Pierre Jacquemain
2027 : la gauche et les écologistes en ordre dispersé
Analyse 13 mai 2026 abonné·es

2027 : la gauche et les écologistes en ordre dispersé

Fragmentée par ses contradictions sur l’immigration, les questions identitaires, l’écologie et l’international, la gauche française apparaît prisonnière d’un désordre qui dépasse largement ses querelles d’appareil. Elle peine à reconstruire un récit commun capable de répondre à la peur du déclassement comme aux défis démocratiques et climatiques.
Par Denis Sieffert
Bally Bagayoko : « La campagne présidentielle doit partir de Saint-Denis : c’est une évidence »
Entretien 13 mai 2026 abonné·es

Bally Bagayoko : « La campagne présidentielle doit partir de Saint-Denis : c’est une évidence »

Le maire de Saint-Denis, élu au premier tour des dernières municipales, figure montante de La France insoumise, revient sur les orientations qu’il souhaite donner à son mandat : répondre aux urgences quotidiennes et donner la priorité à la jeunesse. L’édile dyonisien place la mobilisation des quartiers populaires au cœur de la stratégie insoumise. 
Par Kamélia Ouaïssa et Alix Garcia