Naguib Allam : « Une volonté de créer un bouc émissaire »

Alors que les conditions de vie dans les quartiers populaires sont déjà très dégradées, le confinement ajoute de la tension, et l’État est tenté de les stigmatiser, analyse Naguib Allam.

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À l’été 1981, la ZUP des Minguettes de Vénissieux, en banlieue de Lyon, s’enflamme. Naguib Allam, alors âgé de 20 ans, perd son frère Wahid, tué par un policier. Avec une dizaine d’autres jeunes des banlieues lyonnaises, il fonde l’Association des victimes des crimes sécuritaires (AVCS), qui depuis près de quarante ans documente les violences policières dans les quartiers et accompagne les familles des victimes dans leur combat pour obtenir vérité et justice.

En Île-de-France, des témoignages de personnes victimes de violences policières circulent depuis le début du confinement. Qu’en est-il dans la région lyonnaise ?

Naguib Allam : À Vaulx-en-Velin, à Vénissieux, à La Duchère, ça fait déjà plusieurs mois qu’on observe des violences policières, bien avant le confinement, alors qu’il n’y avait pas spécialement de tensions. À Vaulx-en-Velin, il y avait l’idée de mettre toute la jeunesse au pas, une volonté de pacifier la ville et de faire en sorte qu’il n’y ait pas de polémique pour les élections. Un mois avant les élections, on a observé une augmentation des contrôles de la police municipale. Depuis la fin de l’été, on a eu plusieurs problèmes de pare-choquage de la part de la police nationale sur des scooters [le scooter est fauché par une voiture de police – NDLR], pour enrayer les rodéos. Au mois d’octobre, à Vaulx-en-Velin, il y avait cinq personnes incarcérées pour avoir fait des rodéos et dix-sept procédures en cours. Lors d’une conférence de presse, la maire (1) se vantait d’avoir fait un grand nettoyage. Début février, les jeunes de La Duchère nous avaient déjà dit que la police municipale les harcelait depuis plusieurs mois. Le soir du premier tour des élections municipales, il y a eu beaucoup de contrôles de la police municipale. Il y avait des tensions ce soir-là et il y a eu une émeute qui a duré quelques heures. Un bus a brûlé, quelques poubelles aussi.

Comment s’est passée la mise en place du confinement dans les banlieues lyonnaises ?

Le 17 mars j’ai vu des barrages de police sur les deux ponts qui permettent d’accéder à Vaulx-en-Velin depuis Lyon. Il y avait trois véhicules de la police nationale et de la police municipale, et une douzaine de policiers avec des LBD. Il y avait une volonté d’impressionner, de se positionner en force face aux habitants. Sans oublier les contrôles au faciès. Nous nous sommes fait verbaliser à pied la semaine dernière à Lyon avec ma compagne, dans le sixième arrondissement, parce qu’on n’avait pas nos attestations. Il y avait plein de joggeurs et de promeneurs autour de nous, mais c’est nous, typés maghrébins, qu’ils ont choisi de contrôler. Aujourd’hui, il y a toujours des barrages régulièrement, à différents endroits, et beaucoup de contrôles routiers dans la ville. On a eu des témoignages relevant que des voitures de police patrouillaient dès le 17 mars dans les banlieues mais aussi dans le quartier métissé de la Guillotière, à Lyon. À Vénissieux, la maire a demandé des renforts de police pour faire respecter le confinement. Je pense qu’il y a une volonté de laisser en roue libre les policiers pour faire respecter le confinement, dans la continuité de ce qu’on a déjà pu voir lors des manifestations de gilets jaunes ces derniers temps.

Ces mesures sont-elles justifiées dans les quartiers populaires ? Le confinement y est-il moins respecté ?

J’ai vu le communiqué du syndicat de police Alliance qui se plaignait du non-respect du confinement à Saint-Denis… L’ancien préfet Michel Aubouin n’arrête pas aussi de faire des interventions pour réclamer un durcissement des contrôles dans les quartiers, surtout – je cite – « pour toutes les familles originaires du Maghreb ». Pour moi, il est clair que beaucoup, dans les quartiers populaires, respectent le confinement et les gestes barrières, mais beaucoup se sont plaints aussi d’avoir eu des amendes sans qu’on leur ait demandé des attestations. Je pense qu’il y a une volonté d’y créer une tension en les montrant du doigt. Si on voulait susciter de la tension dans ces quartiers, on ne s’y prendrait pas autrement. Il y a aussi peut-être une volonté de créer un bouc émissaire et des responsables, qui ne respecteraient pas le confinement et seraient peut-être la cause de la contamination.

Des personnes appellent aussi à plus de fermeté de la part des forces de l’ordre pour les quartiers populaires. Qu’en pensez-vous ?

Malheureusement, ça ne m’étonne pas. Les violences policières risquent d’être d’autant plus justifiées avec le confinement, et surtout d’autant plus acceptées par l’opinion publique qu’auparavant. Il y a eu un revirement de l’opinion publique. Avant le confinement, les médias parlaient des violences policières commises pendant les manifestations des gilets jaunes, les policiers avaient mauvaise presse. Ça va être bien plus compliqué de dénoncer ces violences maintenant. On n’a plus les moyens de manifester et il risque d’y avoir peut-être une certaine indifférence de l’opinion publique, voire une condamnation de la victime qui n’aurait pas respecté le confinement. Les violences, les contrôles au faciès, la répression étaient déjà là avant le confinement, la seule chose qui a changé, c’est le motif des contrôles. Et avec ce motif, ça ne va pas susciter autant d’indignation auprès de l’opinion, parce que c’est pour le bien public.

Comment les habitant·es des banlieues réagissent-ils et elles à la situation ?

D’habitude, on n’est jamais tous ensemble dans les appartements, mais là, les gens sont forcés de rester à l’intérieur et ce n’est pas possible. Je vois de plus en plus de gens dans la rue qui parlent tout seuls. C’est du jamais vu. Le confinement et la répression ont créé une tension qui n’existait pas auparavant. On est dans un contexte irrespirable, qui peut faire péter les plombs aux personnes les plus fragiles. Beaucoup de personnes sont au chômage partiel, ne savent pas quand ni combien ils vont être payés, les personnes précaires ne savent pas comment subvenir à leurs besoins… Il n’y a plus d’interlocuteur pour leur répondre, donc les personnes ne savent pas à quel saint se vouer.

Le confinement vient d’être prolongé jusqu’au 15 avril, et peut-être au-delà. Comment la situation va-t-elle évoluer dans les quartiers, selon vous ?

Les jeunes m’ont dit que, si ça continue, il va y avoir une émeute. C’est vraiment le trop-plein. Une émeute, on ne sait jamais comment ça commence. Ça peut être très calme la veille, et le lendemain ça part, personne ne peut contrôler ça. Je pense que le gouvernement sait très bien que ça peut arriver dans des situations tendues comme celle-là dans les quartiers populaires. Mais plutôt que de les accompagner, c’est plus facile de les montrer du doigt, de créer le terrain pour pouvoir dénoncer ensuite le manque de solidarité des quartiers populaires envers les soignant·es. S’il y a une émeute, ça va être récupéré.

Vous parlez d’émeutes possibles. Vous étiez présent pendant les émeutes des années 1980 aux Minguettes, des années 1990 à Vaulx-en-Velin, en 2005… Pensez-vous qu’il puisse y avoir des événements similaires à nouveau aujourd’hui ?

Ces barrages de police me rappellent ceux de l’état d’urgence qu’on avait en 2005, en pleine révolte des banlieues. On n’a jamais eu ça depuis. La situation actuelle me fait plus penser à 2005 qu’aux années 1990. Dans les années 1990, après les émeutes et la mort de Thomas Claudio, il y a eu une vraie volonté du gouvernement d’apaiser les choses via la création de la police de proximité, des CRS qui venaient au contact de la population, la création de pistes où les jeunes venaient faire de la moto le mercredi après-midi avec les policiers… C’était bien accepté. Quand ils patrouillaient, les policiers venaient discuter tranquillement avec les groupes de jeunes, sans demander les papiers ni rien. Il y avait une volonté de réelle proximité avec la population. En 2005, c’était terminé, c’était la répression. Aujourd’hui, il y a des barrages de police aux mêmes endroits qu’en 2005. Il y a la même tension et la même volonté de la part de la police de seulement réprimer et non d’apaiser les choses.

(1) Hélène Geoffroy (PS).


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