Personnels soignants : héros et pestiférés ?

Infirmières ou aides-soignants reçoivent des applaudissements, mais aussi menaces et lettres anonymes. Une attitude pas neuve.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Étendues sur les balcons avec leurs lettres majuscules, les banderoles solidaires se multiplient dans les rues, tout comme les paniers de courses déposés devant les portes. Face aux mesures d’isolement prises par le gouvernement, ces gestes et messages d’entraide adressés aux personnels soignants accompagnent les symboliques applaudissements de 20 heures. Une « pratique cérémonielle (1) »,comme la nomme Pascal Lardellier, professeur à l’université de Bourgogne, qui arrive juste après le décompte macabre annoncé chaque jour par Jérôme Salomon, directeur général de la Santé… Mais ce soutien ne doit pas occulter d’autres mots, ceux-là bien plus amers, destinés à ces infirmières, médecins ou aides-soignantes.

« Vous comprendrez notre inquiétude concernant les risques que vous faites prendre à notre commune en côtoyant des gens contaminés », explique un voisin -anonyme de Lucille, infirmière dans un hôpital parisien, dans un courrier envoyé le 26 mars à son domicile à Vulaines-sur-Seine (Seine-et-Marne). Le corbeau lui demande de promener son chien ailleurs, voire de quitter les lieux. Puis conclut ainsi son propos : « Vous serez de nouveau les bienvenus dans la ville quand tout sera terminé. » Atterrée par cette lettre, Lucille commente : « Nous mettons déjà notre vie de côté pour nous occuper des autres, alors qu’on nous traite comme des pestiférés, ça ne passe pas. » Elle a porté le document au maire, qui, lui, a averti le procureur.

Une enquête a été ouverte, rapporte l’AFP. Une démarche d’ailleurs préconisée par Martine Laplace, présidente du conseil interdépartemental Landes, Lot-et-Garonne et Pyrénées-Atlantiques de l’Ordre des infirmiers : « Il ne faut pas céder à ces menaces. Les infirmiers, hospitaliers ou libéraux, doivent tous porter plainte. Et informer l’Ordre. Nous allons les soutenir. Et faire remonter tous ces actes révoltants au ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. »

Qu’elles soient tapées à l’ordinateur, froidement polies, ou à l’encre rageuse, ces lettres anonymes ne se comptent pas par milliers, mais elles existent. Elles résonnent moins que les soutiens exprimés partout en France, mais ont le pouvoir de saper le moral. En larmes, Évelyne raconte qu’une collègue de sa fille, infirmière libérale, a vu une feuille placardée à sa porte d’entrée, lui intimant l’ordre de partir (2). Elle aussi infirmière, Negete Bensaïd raconte que « les gens s’écartent » quand ils la croisent. « Ils ne se tiennent plus à un mètre de moi, mais à quatre mètres », regrette-t-elle. Aide-soignant à Bordeaux, Laurent, lui, n’aurait plus le droit « de se déplacer dans la résidence pour pas infecter [les autres] en ramenant le virus du lieu de travail ». « C’est pourtant pas compliqué de respecter ses voisins ! » ose conclure l’auteur du texte.

Pascal Lardellier analyse ces menaces par ce qu’instaure le confinement, « l’ère du soupçon », dans laquelle chaque corps est évalué en fonction des dangers qu’il pourrait incarner_. « Il n’en reste pas moins que le confinement entérine une “nouvelle ère du soupçon” vis-à-vis des autres (et même de nos proches), en réinterrogeant de manière soupçonneuse leur présence, voire une promiscuité devenue insupportable. Et alors que la proximité devient inopportune, le dommage collatéral, c’est, à bas bruit, une blessure narcissique relationnelle. C’est à “contre-corps” qu’on demande à chacun de rester à bonne distance. »_

Pire encore que ces textes, jamais signés, il y a les tentatives d’expulsion des locataires. C’est arrivé à Mélina, infirmière anesthésiste au CHU de Montpellier. Les propriétaires de son appartement de 25 mètres carrés habitent à l’étage du dessus. Craignant d’être exposés, ils multiplient les coups bas : coupure d’eau chaude, du chauffage. Ils auraient déclaré à la professionnelle : « On s’en fout que vous attrapiez le virus et que vous mouriez avec. Du moment que vous ne mourez pas chez nous. » Un cas analogue est arrivé à Périgny (Charente-Maritime), où une étudiante en troisième année à l’Institut de formation en soins infirmiers a été forcée de quitter son logement.

Cette ambivalence entre la faculté à soigner et la dangerosité supposée des personnels de santé n’est pas nouvelle. « C’est un fil rouge dans les différentes crises épidémiques, notamment en France », explique Patrick Zylberman, professeur émérite à l’École des hautes études en santé publique. « Au haut Moyen Âge et à la Renaissance, les médecins avaient déjà un rôle social et politique très fort, mais ils étaient aussi impuissants sur le plan scientifique. Leurs outils n’étaient pas stérilisés. Ils pouvaient apporter la maladie et, en cela, ils étaient déjà moqués ou insultés. Au XIXe siècle, ils étaient même accusés de contaminer sciemment les quartiers déshérités pour faire disparaître leurs résidents. »

Si irrationnelles soient-elles, ces attitudes menaçantes peuvent révéler aussi, à certains égards, l’impréparation des autorités sanitaires et du ministère, notamment dans la gestion des matériels de protection. L’angoisse de ne pas être protégés a ainsi poussé certains à cambrioler le cabinet d’une infirmière libérale, à La Rochelle, pour une vingtaine de masques chirurgicaux. Du reste, ces vols se font aussi avec une extrême violence – et, dans ce cas, il est plus difficile d’accuser le gouvernement –, comme le raconte une infirmière des Pays de la Loire dans une publication Facebook. À un contrôle de la gendarmerie, décrit-elle, on lui conseille de retirer son caducée du pare-brise, car des guets-apens sont organisés. Des infirmiers ont été roués de coups, voire braqués.

Dans un groupe de soutien aux aides-soignants, toujours sur le réseau social, de nombreuses publications conseillent d’enlever ce qui permet de reconnaître l’identité des professionnels de santé. Et donc de passer incognito dans l’espace public. « En plus d’être des contaminateurs probables, ajoute Patrick Zylberman, les personnels soignants peuvent incarner ce que l’État doit à sa population : la protection. Lorsque celui-ci commet des erreurs, lorsqu’il faillit à cette mission, les médecins sont critiqués en cette qualité. La méfiance généralisée, telle qu’on la connaît actuellement à l’égard des experts, jugés corrompus et trop proches des lobbys, peut s’ajouter à cette projection négative. » Le Covid-19 réveille donc, souvent avec laideur, des réflexes ancrés dans notre conception historique de l’épidémie.

(1) « Le confinement ou la disparition des rites », Libération, 6 avril.

(2) « Bourdin Direct », RMC, 25 mars.

  • Membre de Focus, collectif de journalistes et de documentaristes indépendant·es (collectif-focus.com).

Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.