Au fond, il y a le travail

Le déconfinement se jugera à la bataille autour du travail, où se joue l’avenir de la société.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Le président du Medef déclarait, le mois dernier, qu’« il faudra bien se poser la question des RTT et des congés payés ». Afin de relancer l’économie et de la remettre sur la trajectoire que le coronavirus et le confinement lui avaient fait quitter. C’était au moment où sautait aux yeux de tous que la société tenait parce que du travail essentiel était accompli autour de tâches essentielles. Au cas où l’on s’apercevrait que ce pourrait être l’occasion de redéfinir pour l’après-crise les objectifs économiques primordiaux et donc le sens du travail, l’alarme était sonnée : non, non, le travail est défini pour servir l’actionnaire, le reste est de l’amusement pour patrons qui se dévergondent un instant en signant le texte « Mettons l’environnement au cœur de la relance économique ».

L’admonestation ayant fait flop dans la société, l’Institut Montaigne en a remis une couche pour « Rebondir face au Covid-19 : l’enjeu du temps de travail ». La fin des 35 heures étant actée, la « très grande souplesse » introduite par la loi de 2016 et les ordonnances de 2017 peut être augmentée encore. Notamment dans le secteur public, ce secteur ô combien essentiel. S’il est essentiel, qu’il travaille davantage ! Mieux : « L’idée consiste à inciter à l’accroissement du temps de travail sans pour autant que la rémunération supplémentaire correspondante ne soit versée immédiatement par les entreprises. » Et ne perdons pas une minute : la formation doit avoir lieu en dehors du temps de travail. Sur neuf propositions concernant tous les salariés, cinq s’adressent directement aux fonctionnaires, si nécessaires qu’il faut les combler de travail.

N’en doutons pas, les grands bourgeois intelligents ont compris l’enjeu de la période. La société pourrait basculer vers une société résiliente par la reconversion de la production et de la consommation vers plus de social et d’écologie. La contre-offensive est alors déclenchée dans deux directions : stopper immédiatement la réflexion sur le sens du travail et ses finalités ; redoubler d’effort pour un verdissement cosmétique de l’économie. Les deux sont liées. Le confinement a dû être mis à profit par les têtes pensantes du capital pour lire Marx : « L’économie vraie, l’épargne, consiste à économiser du temps de travail (et à réduire au minimum les frais de production). » Pourquoi l’Institut Montaigne n’a-t-il pas conclu de rétablir le travail des enfants, voire l’esclavage, et de supprimer la retraite ? Parce que, tout en confondant perte de productivité et perte de production, il sait qu’au-delà d’un certain temps de travail, il manquerait au travailleur le temps de consommer.

Le déconfinement se jugera à la bataille autour du travail, car c’est toujours autour de lui que se joue l’avenir de la société. Le travail, c’est la vie (l’inverse n’est pas vrai). Réhabiliter le travail vivant au lieu de sacraliser les gains du capital restera le dilemme qui ne pourra être dépassé qu’en donnant la priorité au droit du travail sur le droit de propriété.

Jean-Marie Harribey est membre du conseil scientifique d'Attac


Haut de page

Voir aussi

Articles récents