L’Écosse pense à la suite

La gestion de crise par le gouvernement indépendantiste d’Édimbourg souligne un peu plus les différences avec Londres.

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Dans quel pays les Écossais veulent-ils vivre ? En 2014, les cinq millions et demi d’habitants de cette nation constitutive du Royaume-Uni ont eu l’occasion d’en débattre. Au moment du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, on a tout mis sur la table : l’économie, la monnaie, la santé, la protection sociale, l’environnement, les affaires étrangères… Et tout le monde, même les jeunes, à qui on a donné le droit de voter dès l’âge de 16 ans pour l’occasion, s’est saisi de ces débats complexes mais majeurs. Dans le camp du « Yes », majoritairement représenté par le Scottish National Party (SNP), au pouvoir depuis 2007, l’indépendance était l’opportunité de faire les choses différemment du Royaume-Uni : tourner le dos à l’austérité, réduire les inégalités, protéger l’environnement, entre autres. Mais cela n’aura pas suffi à convaincre les Écossais : 55 % de l’électorat a préféré ne pas faire le pari de la séparation et garder un gouvernement et un parlement décentralisés, qui s’occupent depuis 1999 des questions d’éducation, de santé, de justice, de police, de logement, etc. de l’Écosse.

Pour autant, cela n’a pas coupé l’appétit des Écossais pour les débats sur les réformes économiques et sociales. Cela se confirme aujourd’hui, alors que le pays déplore la disparition de plus de 1 800 personnes ayant succombé au coronavirus. On essaie d’imaginer à quoi ressemblera le futur plus ou moins proche. Selon Katherine Trebeck, autrice de The Economics of Arrival et membre de l’Alliance des économies du bien-être, ce n’est pas si étonnant. « L’Écosse aime penser qu’elle est très orientée vers la justice sociale. Ici, quand on parle de pauvreté et d’inégalités, on reconnaît souvent le rôle structurel de l’économie, au lieu de tout mettre sur le dos des choix individuels. » Elle estime également que le référendum sur l’indépendance de 2014 a créé un espace favorable pour ces débats et que c’est sans doute grâce à cela que l’Écosse a fait partie des membres fondateurs des Wellbeing Economy Governments (WEGo, soit « gouvernements pour une économie du bien-être »), avec l’Islande et la Nouvelle-Zélande : l’idée étant que viser le bien-être des citoyens devrait être la priorité de toute action gouvernementale.

Un nouveau futur

La Première ministre, Nicola Sturgeon, qui monte au créneau tous les jours pour annoncer le funeste bilan de la pandémie dans le pays qu’elle dirige depuis six ans, répète qu’il faut traiter les citoyens en adultes. La transparence sur le processus de décision et la franchise quant à l’ampleur du défi sont, estime-t-elle, la clé d’une politique de santé publique réussie : sans la compréhension et l’adhésion d’un maximum d’Écossais, tout ce que le gouvernement mettra en place pour lutter contre le virus sera vain.

C’est la raison pour laquelle le gouvernement écossais, contrairement à son homologue britannique, a publié dès le 23 avril un cadre de réflexion pour poser les bases du déconfinement, suivi le 4 mai par une stratégie pour le contact-tracing qui diffère de celle proposée par le gouvernement britannique en ce qu’elle est moins dépendante d’applications pour smartphone qui génèrent des inquiétudes sur la confidentialité des données personnelles. Boris Johnson, lui, a attendu début mai pour proposer un plan, immédiatement critiqué de toutes parts.

Le document écossais d’avril est intéressant à plusieurs égards. Premièrement, il est écrit dans un anglais non jargonneux, que le commun des mortels peut comprendre avec aisance. Deuxièmement, il invite les citoyens à participer à la réflexion sur l’invention d’une « nouvelle normalité » qui n’aura pas grand-chose à voir avec ce qu’on a connu jusqu’à maintenant. Enfin, on y trouve des mots que l’on n’a pas l’habitude de lire dans des documents officiels. Dans l’avant-propos, la -Première ministre écrit : « Le chemin qui s’ouvre nous emmènera sur des territoires inconnus et nous devrons naviguer avec prudence. Les valeurs qui nous guideront devront être la bienveillance, la compassion, l’ouverture et la transparence. » Après avoir reconnu que ce que nous vivons est une crise sanitaire, sociale et économique sans précédent, le document conclut sur le fait que les Écossais se sont montrés, à tout niveau, à la hauteur de la situation. « Ces réponses sont des signes d’espoir et une base pour nous construire un nouveau futur. […] Nous voulons faire plus que reconstruire, et envisager les réformes économiques et sociales nécessaires pour arriver au meilleur futur possible pour l’Écosse. » Si ce n’était pas assez clair, Nicola Sturgeon a enfoncé le clou avec une tribune où elle affirme qu’il faut saisir l’occasion de vraiment promouvoir le bien-être, et le SNP multiplie les appels pour la mise en place urgente d’un revenu universel, accompagné par les écologistes, les libéraux-démocrates et quelques travaillistes.

Cette idée de reconstruire en mieux est précisément ce que défend Katherine Trebeck. « Le coronavirus a balayé les idées reçues et les idéologies dépassées, créant la possibilité de nouvelles discussions. On se rend compte à quel point notre économie repose sur des travailleurs sous-payés et précaires », analyse-t-elle. « Cette crise nous a également montré ce que les gouvernements peuvent faire et le degré d’intervention qui est possible. On va pouvoir réfléchir à reconfigurer l’économie. Mais on n’est pas à l’abri de voir le retour d’une forme très toxique de “business as usual”, une fois que nous aurons dépassé l’état d’urgence », craint-elle.

Des débats porteurs pour les indépendantistes

On pourrait voir dans la réémergence de ces débats l’aube d’une période faste pour les indépendantistes, friands de ces sujets porteurs pour eux et montrant les conservateurs britanniques sous un jour défavorable. D’ailleurs, les unionistes reprochent à la leaderindépendantiste de politiser le coronavirus et de promouvoir en secret l’indépendance en esquissant depuis peu, et après avoir pris des mesures quasiment identiques à celles du gouvernement de Boris Johnson, une approche écossaise… Eux-mêmes ne sont pas à une contradiction près lorsqu’ils clament qu’il faut que le Royaume-Uni sorte du confinement en un seul bloc, alors que les experts qu’ils prétendent suivre appellent à une démarche plus décentralisée. Nicola Sturgeon répond qu’elle n’a pas de temps pour ces futilités alors que le virus tue encore. Mais la Première ministre écossaise n’est pas connue pour avancer avec de gros sabots, surtout quand le consensus veut qu’on mette les affrontements partisans de côté pour se serrer les coudes dans l’adversité. La direction et les valeurs qu’elle met actuellement en avant font parfaitement écho au récit politique qui domine l’Écosse : c’est le SNP, et personne d’autre, qui défend les intérêts des Écossais contre un gouvernement britannique qui n’a que faire des gens.

Le SNP va-t-il par conséquent accumuler un gigantesque capital politique pour les prochaines échéances électorales ? Cela va dépendre de nombreux facteurs, selon Kirsty Hughes, la fondatrice et directrice du Scottish Centre on European Relations, même si les sondages les plus récents montrent que les trois quarts des Écossais approuvent la gestion de crise de Nicola Sturgeon. « Il y a des voix critiques, dont moi, qui demandent pourquoi Nicola Sturgeon a suivi l’approche du gouvernement britannique, mais nous sommes une minorité, explique-t-elle. Beaucoup de personnes adhéreront à son -argument selon lequel nous aurions pu bien mieux faire si nous étions un pays indépendant, comme la Norvège ou le Danemark. » Les réponses que Londres et Édimbourg apporteront à la crise économique qui s’annonce seront également déterminantes, puisqu’elles risquent d’être aux antipodes. « Ce qui fait grimper le soutien à l’indépendance est le fait que l’Angleterre et l’Écosse avancent dans des directions complètement différentes. D’un côté, on a une majorité conservatrice qui a appliqué dix ans d’austérité et qui veut quitter l’Union européenne, et, de l’autre, une Écosse beaucoup plus sociale-démocrate, même si le gouvernement écossais n’a pas un si bon bilan en ce qui concerne les inégalités et la santé », estime Kirsty Hughes.

Il est certainement trop tôt pour mesurer l’impact politique du coronavirus dans une Écosse paralysée par la crise sanitaire. Peut-être faudra-t-il attendre la fin de l’année. Un autre événement qui bousculera sans doute les indépendantistes sera la sortie du livre, annoncé comme cataclysmique, d’Alex Salmond. Le prédécesseur et ancien mentor de Nicola Sturgeon (2007-2014), acquitté d’une dizaine d’accusations d’agressions sexuelles en mars et vu comme un héros de la cause indépendantiste par de nombreux militants du SNP, est persuadé qu’un complot s’est joué contre lui et veut sa revanche, quitte à réduire en cendres ce qu’il a mis si longtemps à construire. Rendez-vous aux élections du Parlement écossais, en mai 2021, pour le savoir.


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