Nicolas Franck : « La santé mentale doit être une priorité »

Après des semaines de restrictions en matière de liberté de circulation, quelles sont les conséquences du confinement sur notre santé mentale ? Grâce à une étude menée par une équipe de psychiatres à Lyon, qui confirme un abaissement de notre bien-être psychique, certains facteurs de risque se dessinent.

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Soucieux de penser des systèmes de prévention adaptés, le psychiatre et chef de pôle au centre hospitaliser Le Vinatier, à Lyon, Nicolas Franck, a souhaité créer une étude pour évaluer l'état de notre santé mentale à l’épreuve du confinement. Une initiative réalisée aux côtés du psychiatre Frédéric Haesebaert et d’Élodie Zante, interne en psychiatrie. Ensemble, l’équipe a développé et diffusé un questionnaire dès le début de la deuxième semaine, ouvert jusqu’à la fin du confinement. L’objectif : extraire et traiter les données récoltées semaine par semaine, afin de mesurer l’évolution des altérations du bien-être psychique de la population. Le Pr Franck, également responsable du centre ressource de réhabilitation psychosociale et de remédiation cognitive revient sur les premiers résultats traités, ceux concernant la deuxième semaine du confinement.

Pouvez-vous nous expliquer quel est l’objet de cette étude et ce qui l’a motivée ?

Pr Nicolas Franck : À l’annonce du confinement, je pense que nous avons été nombreux·ses à nous retrouver dans un état de sidération. Je me suis moi-même demandé ce que nous allions pouvoir faire et comment... À l’hôpital, nous avons dû réagir vite et nous organiser dans l’urgence. Avec cette étude, il y avait en quelque sorte l’idée de reprendre une maîtrise sur tout ça, et d’en faire quelque chose. Il s’agit d’interroger la manière dont la population supporte le confinement, et les facteurs de résilience développés par elle. L’enjeu étant de pouvoir récolter un maximum de données en phase avec le moment que nous vivons.

Plus précisément, comment s’articule votre étude et quels sont les facteurs qui vous intéressent ?

Selon l’OMS, « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Notre enquête interroge justement ce bien-être émotionnel et psychique car c’est à travers lui que nous pouvons étudier l’état et l’évolution de la santé mentale durant le confinement. Pour le mesurer, nous utilisons l’échelle écossaise de bien-être mental de Warwick-Edinburgh (WEMWBS) que j’ai traduite en 2008 et que je connais bien. Il s’agit d’exprimer son ressenti sur des affirmations en précisant ce qui correspond le mieux à ce que l’on vit sur le moment, en allant de 1 (jamais) à 5 (tout le temps). Dans le reste de notre enquête, les questions sont organisées autour de nombreux thèmes et mettent en avant des facteurs du quotidien qui permettent de résister : occupations, contacts sociaux, activité physique, adaptation du comportement, consommation d’alcool ou de substances...

Quelles sont les hypothèses que vous avez pu développer dans le cadre de cette enquête ?

Nous pensons que le confinement est un facteur de stress. Et si nous avons toutes et tous une certaine capacité de résistance, il y a un seuil à ne pas dépasser pour préserver sa santé mentale : lorsqu’une personne est stressée au point de franchir ce seuil, elle peut développer par exemple des troubles anxieux ou dépressifs. Ce seuil, propre à chacun·e, c’est en quelque sorte la limite de ce que l’on peut supporter. Ce qui nous intéresse ici, c’est qui va franchir ce seuil ? Et comment peut-on faire pour ne pas le franchir en fonction de ses fragilités et des facteurs de résistance à notre disposition ? Dans notre questionnaire, nous prenons par exemple en considération les personnes qui sont actuellement suivies en psychiatrie – qui ont sans doute un seuil déjà bas – ou celles qui ont déjà eu affaire à la psychiatrie, avec ou sans suivi.

Au fil des semaines, vous avez récolté beaucoup de données. Mais, pour l’heure, vous ne pouvez commenter que celles de la deuxième. Que révèlent les résultats ?

Nous notons que le score de bien-être est globalement plus bas qu'à l'ordinaire. Cela est d'autant plus vrai pour certaines catégories de population comme les étudiant·es, les agriculteurs et les agricultrices, les personnes en situation d’invalidité ou celles qui ne travaillent pas. En moyenne, les femmes déclarent également un bien-être plus faible que les hommes. En ce qui concerne les femmes, ce sont des caractéristiques que nous observons hors confinement, mais qui se perpétuent visiblement en cette période. Sur l’ensemble des personnes interrogées, on constate que c’est avant tout le sentiment d’utilité sociale qui est en forte baisse. C’est même le plus bas de tous. Cela peut s’expliquer par le fait qu’une partie de la population a dû cesser le travail, ou a été amenée à exercer différemment. Chez les professionnel·les de santé, ce sentiment est toutefois mieux préservé, ce qui n’est pas très étonnant car nous savons que le sentiment d'utilité protège, en particulier dans de tels moments.

Quels sont les facteurs qui semblent altérer le bien-être ?

De nombreux facteurs se croisent mais certains semblent avoir un effet significatif sur l’abaissement de notre bien-être. Cela s’observe pour les personnes qui vivent seul·es, dans de petites surfaces d’habitation (pour les personnes vivant dans moins de 17m², c’est catastrophique) ou qui n’ont pas d’accès sur l’extérieur (balcon, jardin…). Nous voyons aussi que le bien-être est plus bas chez les parents confinés avec des enfants de moins de trois ans, que chez ceux confinés avec des enfants plus grands.

Tous ces éléments se mêlent à d’autres facteurs, comme le sentiment d’utilité sociale, la profession exercée ou l’activité durant la période. Les cadres ou professions intellectuelles supérieures, qui peuvent plus facilement adopter le télétravail, semblent mieux vivre le confinement que les personnes employées ou ouvrières. Si les professionnel·les de santé s'en sortent mieux – notamment grâce à un fort sentiment d’utilité –, la situation est très dégradée chez les agriculteurs et les agricultrices, qui nous sont pourtant tout aussi utiles. Peut-être est-ce parce que ces personnes ne bénéficient pas de la même valorisation de la part de la population ou des pouvoirs publics ? C’est difficilement interprétable car elles sont peu à nous avoir répondu.

Côté conséquences du confinement, nous observons une augmentation très nette du temps passé devant les écrans. 15% des personnes interrogées estiment même avoir une consommation hors de contrôle. Aussi, les personnes qui ont l’habitude de consommer de l’alcool déclarent, pour près de 20% d’entre elles, avoir augmenté leur consommation – tandis que 1% dit avoir perdu le contrôle. La consommation de tabac ou d’autres substances, comme le cannabis ou les anxiolytiques, est également en augmentation chez les habituel·les consommateur·ices. Toutefois, je crois qu’il est important de signaler que, lors de la 2e semaine, les trois quarts des personnes estiment être plutôt bien informées et étaient d’accord avec les mesures de confinement. En revanche, deux tiers d’entre elles se disent préoccupées par le manque de protections sanitaires à disposition, notamment de masques.

À quoi peut-on s'attendre à la sortie du confinement ? Quelles seraient les conséquences pour notre santé mentale ?

Nous nous attendons à ce qu’une partie de la population développe des troubles mentaux classiques, c'est-à-dire des troubles anxieux ou dépressifs. Lorsque vous avez affaire à quelque chose qui vous a inquiété pendant des semaines, dans de mauvaises conditions et que vous avez ruminé ça en boucle, vous avez passé le seuil d'un trouble anxieux. Ce n'est pas forcément un syndrome de stress post-traumatique, qui, lui, se déclare plutôt dans le cas où il y a la sensation d'une mort imminente. Lors d’une catastrophe naturelle ou d’un attentat, par exemple. Dans notre situation, je crains donc quelque chose de plus latent, comme des dépressions chez les personnes les plus fragiles. Par exemple celles qui viennent de se séparer et ont brutalement dû passer le confinement dans leur solitude. Ou une détérioration de la santé mentale des personnes qui sont déjà suivies en psychiatrie, notamment celles qui ont des troubles plus sévères (bipolarité, schizophrénie). Lorsque les gens sont confrontés à une grande quantité de stress, ils expriment leur fragilité. Mais les fragilités sont spécifiques. Nous pouvons toutes et tous atteindre nos limites dans un endroit que l'on ne connaît pas. Toutefois, nous sommes actuellement dans un moment qui représente de réels risques. Tout l’enjeu est de les prévenir.

Là est l’objectif de votre recherche ?

Oui. Notre objectif est d’aller plus loin pour voir comment aider telle ou telle catégorie de population afin de développer et de mettre en place des messages de prévention, de psychoéducation ou d'éducation à la santé. Par exemple, concernant la consommation de nourriture, d’écran, d’alcool ou de substances. L'épidémie n'est pas terminée et lorsqu’elle le sera, elle peut aussi revenir. Pour nous, il s'agit de savoir comment nous pouvons nous adapter. La santé mentale est et doit être une priorité.

Nous voyons clairement grâce à cette enquête que notre bien-être s'abaisse globalement. Cela implique que nous pouvons toutes et tous potentiellement passer notre seuil de tolérance au stress, nous exposant à de potentiels troubles mentaux. Ce n'est évidemment pas souhaitable pour soi, pour son confort et sa survie, mais ça ne l’est pas plus pour l'ensemble de la société. Alors évidemment, la première priorité est virale. L’économie est également l’une des priorités. Mais la santé mentale doit faire partie des grandes préoccupations, et être envisagée de manière plus large que les « simples » conséquences psychiatriques. Donc cela passe par l'élaboration de conseils en fonction des catégories de population, notamment pour celles qui sont le plus fragilisées ou vivent dans de moins bonnes conditions, pour aider la société en général à affronter ce type d’épreuves.

La psychiatrie hospitalière dénonce depuis de nombreuses années les différentes politiques d’austérité et le manque de prévention. Comment voyez-vous la situation à la sortie du confinement ? Vous préparez-vous à devoir gérer un afflux de patient·es en psychiatrie ?

Bien sûr, il va y avoir des conséquences et il va nous falloir de l'aide pour faire face. Mais je ne crois pas qu’il faille forcément mettre beaucoup plus de moyens. Même s’il en faut, c’est certain. Le plus important, c’est de nous aider à mettre en place des organisations plus modernes. Nous n’avons pas besoin de plus de lits en psychiatrie. Il nous faut répondre aux attentes et aux besoins de la population. Pour cela, il faut développer des dispositifs ambulatoires.

La population a besoin de prévention et que l'on aille vers elle. Cela passe par des équipes mobiles, des plate-formes téléphoniques, des consultations, des modalités originales d'entraide impliquant des pairs-aidants*. Au contraire, la psychiatrie hospitalière met les personnes dans des routines qui ne sont pas stimulantes. C’est pour cette raison qu’il faut limiter au maximum la durée des hospitalisations. Moi, je crois au suivi ambulatoire des personnes qui en ont besoin, avec un véritable accompagnement pour une meilleure insertion au sein de la société. Bien sûr, il ne faut pas fermer tous les lits car il en faut pour gérer les crises aiguës. Mais il faut pouvoir développer autre chose.

Les services de réhabilitation psychosociale ont un rôle à jouer. Ils vont aider à faire face à la crise et favoriser la transformation du secteur pour aller vers moins d’hospitalisations et plus de rétablissements des personnes grâce à des accompagnements personnalisés. J’espère aussi davantage de remboursements des séances psy car les cabinets vont être très sollicités.

À quelques jours du déconfinement, qui s’annonce très progressif, quels seraient vos derniers conseils pour mieux vivre la période, ou les éventuels futurs confinements ?

Ce sont des conseils de bons sens, mais il est important de bien s'occuper de soi et des autres. Faire preuve de solidarité dans une telle situation, où nous pouvons avoir la sensation de perdre notre utilité sociale, préserve. Nous voyons d’ailleurs que le bien-être est aussi corrélé au temps d'échange avec notre entourage. Garder le lien, soutenir ses proches et être soutenu·e est primordial. Je conseille également de maintenir un rythme de vie bien structuré, de pratiquer des activités physiques et d’être très vigilant·e quant aux comportements addictifs et aux consommations excessives, d’écran, d’alcool ou de substances.

* La pair-aidance est un dispositif d'entraide et de soutien entre personnes souffrant ou ayant souffert d'une même maladie, qu’elle soit somatique ou psychique.


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